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19 février 2021

Chavirer - Lola Lafon

  


1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.
2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation. Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas est revenu la chercher, et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable.
Chavirer suit les diverses étapes du destin de Cléo à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent.
Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

13 février 2021

Ce qu'il faut de nuit - Laurent Petitmangin

    


C'est l'histoire d'un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent, et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l'importance à leurs yeux, ceux qu'ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C'est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d'hommes en devenir.

06 février 2021

Le lièvre d'Amérique - Mireille Gagné

  

 
L'organisme de Diane tente de s'adapter doucement. Elle dort moins, devient plus forte et développe une endurance impressionnante. L'employée modèle qu'elle était peut encore plus se surpasser au travail. Or des effets insoupçonnés de l'intervention qu'elle vient de subir l'affolent. L'espace dans sa tête se resserre, elle sent du métal à la place de ses os. Tout est plus vif - sa vision, son odorat, sa respiration. (...)
 
Ce roman, une fable animalière néolibérale, s'adresse à celles et ceux qui se sont égarés.

30 janvier 2021

Les lettres d'Esther - Cécile Pivot

   

À la mort de son père, Esther, libraire du nord de la France, décide d’ouvrir un atelier d’écriture épistolaire, en souvenir de la correspondance qu’ils entretenaient tous les deux. Cinq personnes répondent à son annonce : Jeanne, 70 ans, dont la colère contre les dérives de la société actuelle reste toujours aussi vive ; Juliette et Nicolas, un couple démuni et désuni face à une sévère dépression post-partum ; Jean, un businessman cynique qui ne trouve plus de sens à sa vie ; Samuel, un adolescent rongé par la culpabilité qui ne parvient pas à faire le deuil de son frère, mort d’un cancer. 

Tous aspirent à bien autre chose qu’à apprendre à écrire, et au fil des lettres, des solitudes sont rompues, des liens se renouent, des cœurs s’ouvrent, des reprochent s’estompent, des mots/maux trop longtemps tus sont enfin écrits, des peurs et des chagrins sont exorcisés. ​

Ces correspondances croisées seront une véritable leçon de vie dont chaque participant ressortira profondément transformé, prêt à s’ouvrir au bonheur et à la réconciliation, qu’ils se trouvent dans une cabine téléphonique au fin fond du Japon, dans la douceur d’une brioche ou dans les yeux d’un bébé.​ Un roman épistolaire pétri d’humanité et d’amour de la vie​.

*****

Nouvelle lecture de la rentrée littéraire 2020 proposée par le Comité de lecteurs de la bibliothèque auquel je participe, parallèlement au Club de lecture de la librairie que je fréquente. Sur les 6 titres de la sélection pour le rendez-vous de janvier, il me semble que celui-ci est le seul qui ne soit pas un premier roman.

Ce récit à un petit côté désuet et romantique, faisant revivre pour notre plus grand bonheur le temps des correspondances épistolaires, celui d'avant internet et WhatsApp. J'ai adoré le principe de ce roman : en réponse à la proposition d'une libraire lilloise, 5 inconnus sont invités à échanger des lettres. Ils doivent se choisir chacun deux correspondants et écrire en répondant aux consignes de la libraire. Les participants étant en nombre impair, la libraire doit également se prêter au jeu.

Se livrer par écrit lorsqu'on ne se connaît pas n'est pas un exercice facile. Mais chacun va finir par nouer des relations sincères avec ses correspondants. A travers ces lettres, plus ou moins longues, le lecteur partage non seulement la vie de ces 6 protagonistes qui se racontent avec plus ou moins de profondeur selon leur tempérament, mais on découvre aussi leurs caractères à travers leurs mots, leurs réactions aux courriers des autres, leur compassion ou leur agacement parfois. Chacun des six écrivains en herbe se dévoile petit à petit. Tous évoluent grâce à ses échanges qui finalement engagent peu dans la mesure où ils ne se connaissent pas, mais qui leur apportent beaucoup.

Les sujets abordés touchent à l'intime : l'éloignement d'une mère et de sa fille, l'absence d'un père qui n'était pas fait pour la vie de famille, le deuil d'un frère et la souffrance de ceux qui restent... et puis bien sûr la dépression du post partum, qui m'a beaucoup touchée tant ce sentiment est éloigné de l'enchantement qu'à été pour moi la naissance de ma fille. Quelle souffrance pour cette mère qui n'entre pas dans les codes de la maternité heureuse qu'impose notre société ! Quelle incompréhension et incrédulité pour le père de l'enfant. L'idée de participer à cet atelier vient de la psychologue de la jeune femme pour qui la correspondance doit leur permettre de se retrouver et de se parler. J'ai trouvé cette idée tellement originale et sensible.

Malgré ces sujets douloureux et forts, j'ai trouvé ce livre un peu facile ou superficiel. J'ai trouvé qu'il manque un peu d'épaisseur et de densité. Néanmoins, j'ai aimé cette atmosphère douce et un peu éthérée, ce côté un peu suranné des échanges épistolaires. J'ai apprécié la sincérité des personnages dans leurs échanges, leur capacité d'écoute et d'empathie. J'avais commencé à écrire ce billet en pensant le faire paraître dans le challenge Feel Good de Soukee. Finalement il n'y sera pas, mais je pense qu'il répond bien aux critères du genre : c'est une histoire originale, qui fait du bien et donne une vision positive et optimiste de la vie et des gens. Un récit léger et accessible. Mais ce classement ne doit pas faire oublier l'originalité de la construction et du parti pris littéraire.

Une belle histoire qui vous donne envie de reprendre la plume et le papier et d'échanger des lettres.

Les lettres d'Esther - Cécile Pivot

Editions Calman-Levy - août 2020 - 320 pages


D'autres avis chez Mumu dans le bocage, Les livres d'Eve ou encore Collection de livres.




08 janvier 2021

Entre fauves - Colin Niel

  

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis un an et demi, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts, pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est chaque jour plus convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ? Alors, lorsqu’il tombe sur un cliché montrant une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux : Leg Holas. Et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique.

Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.

*****

Colin Niel a réussi un magistral tour de force avec ce nouveau livre : celui d'avoir réussi à me captiver et me passionner avec une chasse aux fauves en Afrique, au cœur en Namibie, dans le Kaokoland. Comme beaucoup je pense, je suis sensibilisée à la protection de l'environnement, à la défense des espèces, animales et végétales, qui disparaissent pourtant par milliers depuis ces dernières années. Je m'intéresse au devenir de la planète et me soucie du bien être animal. Je mange bio, je limite ma consommation de viande, j'essaye de faire attention aux poissons que je consomme, je privilégie le local et responsable... Je trie, je recycle, j'achète et vrac et je fais ma lessive. Comme beaucoup aussi, malgré tout, j'ai mes contradictions quand il s'agit de traverser la France en voiture pour aller randonner dans les Pyrénées, quand j'aspire à pouvoir retourner en Angleterre ou en Norvège, quand j'accroche mes guirlandes électriques pour Noël à l'extérieur de la maison... Mais j'essaye de faire au mieux.

Je suis surtout horrifiée quand je tombe sur ces photos de gens richissimes qui traversent la planète en avion ou en 4/4 pour aller chasser le lion ou la gazelle et se pavanent sur Facebook avec les photos de leurs trophées. Je me révolte face au trafic d'animaux ou à l'élevage intensif. Je défends a priori la réintroduction des ours en montagne, même si je comprends très bien les craintes des éleveurs. En bref, je me suis forgée des points de vue, qui parfois sont tranchés, d'autres moins affirmés.

Et là, Colin Niel fait tout voler en éclats, avec une maîtrise et un talent qui se confirme de livre en livre. J'ai adoré suivre Apolline en Namibie, en quête du trophée ultime qu'est le roi des animaux, le lion, Charles dans le récit. Ce roman est l'histoire de cette traque, d'une chasse au cœur des paysages authentiques et préservés de l'Afrique. On est parfois aux côtés de la jeune femme, parfois dans l'esprit du lion. Et on suit les pistes, on cherche les traces. On s'approche et on rencontre les fauves bien plus que lors de nos visites au zoo. Apolline est une passionnée, de la nature, d'authenticité, elle a le goût de l'effort... et de la chasse aussi.

De l'autre côté, il y a Martin, garde expérimenté dans le parc national des Pyrénées, qui défend la présence des animaux, l'ours y compris. Martin qui s'enflamme et dépasse les limites dans sa lutte contre les chasseurs et les éleveurs qui voudraient bien voir disparaître cette menace de leurs montagnes. Martin fait partie d'un groupe qui débusque les chasseurs sur internet et les jette en pâture à la vindicte populaire. Il tombe, on s'en doute, sur la photo d'Apolline. Et c'est de ces récits parallèles dont il est question ici.

"La vérité, c’est que sur cette Terre que l’homme n’aurait jamais fini d’abîmer, il existait plus de lions en peluche que de lions vivants. Et c’est certain, un jour on en parlerait comme d’un animal du passé."


Comment vous dire à quel point j'ai été éblouie par ce roman ? Très certainement parce qu'il a réussi à bousculer mes convictions. Je n'ai sans doute pas changé d'avis... mais avoir partagé ces moments intenses, en Afrique ou dans les Pyrénées, transforme forcément. Je me suis fait violence au début, pour essayer de ne pas juger, de ne pas m'exaspérer ou me révolter contre ce qui me semblait un parti-pris pro-chasse. Et puis j'ai fini par lâcher prise et me laisser emporter par le récit. Ce roman est intense par la tension qui naît de la chasse, et qui monte au fur et à mesure que les chasseurs se rapprochent de leurs proies. Si, dans la première partie du récit, on découvre des univers exotiques, des personnages aux caractères bien trempés, des quotidiens, dans les montagnes ou la savane, on bascule ensuite dans le roman noir qui happe le lecteur et l'emporte, en apnée, jusqu'à la dernière page. J'ai englouti le dernier tiers de ce roman de 350 pages d'une traite. Pour un final... époustouflant et très malin !

J'ai découvert Colin Niel grâce à la Librairie Lise&moi qui l'avait invité à présenter ses romans. J'avais été passionnée par son discours sur ses récits qui se déroulent en Guyane. Il nous fait découvrir un pays, un univers, des personnages, en plongeant au plus profond des réalités. Ma sensibilité de "sociologue" se passionne par ces approches. J'avais lu Ce qui reste en forêt qui m'avait enthousiasmée. Mais j'ai découvert Colin Niel avec Seules les bêtes, qui navigue cette fois entre le massif central et l'Afrique, et qui fut un réel coup de cœur. L'auteur a ce talent de réussir à nous attirer et nous plonger dans des univers si lointains, si surprenants ; il sait attiser notre curiosité.

Bref, je vais en rester là... mais ne passez pas à côté de cet auteur. Ni de ce roman, particulièrement riche et qui suscite aussi la réflexion.

Entre fauves - Colin Niel
Editions du Rouergue - septembre 2020 - 336 pages


Vous pouvez aussi découvrir l'interview de l'auteur sur Babelio et découvrir les avis de Mots pour mots, Tant qu'il y aura des livres, ou des livres de k79.




19 décembre 2020

Mauvaises herbes - Dima Abdallah


Dehors, le bruit des tirs s’intensifie. Rassemblés dans la cour de l’école, les élèves attendent en larmes l’arrivée de leurs parents. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l’heure « son géant ». La main accrochée à l’un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos.
Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée.
Son père, dont la voix alterne avec la sienne, sait combien, dans cette ville détruite, son pouvoir n’a rien de démesuré. Même s’il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement, cet intellectuel – qui a le tort de n’être d’aucune faction ni d’aucun parti – n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence.
L’année des douze ans de sa fille, la famille s’exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher.
De sa bataille permanente avec la mémoire d’une enfance en ruine, l’auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Ici, la tendresse dit son nom dans une main que l’on serre ou dans un effluve de jasmin, comme autant de petites victoires quotidiennes sur un corps colonisé par le passé.

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On poursuit la découverte des premiers romans de la rentrée littéraire 2020 avec ce Mauvaises herbes de Dima Abdallah. Nouvelle histoire de famille après Le monde du vivant de Florent Marchet et Je suis la bête de Andrea Donaera, lus eux aussi en prévision du prochain rendez-vous du Club de lecteurs de la bibliothèque Libre cour, à Vertou.

Ce récit nous emmène au Liban, à Beyrouth, en pleine guerre civile au début des années 1980. Nous découvrons le lien inaltérable qui unit une petite fille à son père dans un monde qui tremble et qui s'effondre sous les bombes. Accrochée à la main de son père, à son doigt, l'enfant avance dans un monde qui n'est pas fait pour elle. Ni l'un ni l'autre n'ont leur place dans ce monde en guerre. Mais on sent qu'ils ne trouveraient pas non plus leur place ailleurs, dans un autre contexte. Tous deux sont de la "mauvaise herbe", de celles qui poussent tout simplement au mauvais endroit. La violence de la guerre fait germer une angoisse intense, qui se saisit du corps de l'enfant et qui transformera à jamais son existence. Le père, lui, veut rester ce géant indispensable à sa fille, celui qui protège et fait grandir. Sauf que lui non plus n'est pas adapté à ce monde, ni sans doute à aucun autre. Il se détruit petit à petit, n'étant plus d'aucun secours pour sa fille. Ni l'un ni l'autre ne savent parler, se parler. Ils gardent tout enfoui au plus profond d'eux, souriant pour donner le change. Pour faire comme si tout allait bien. Malgré cette descente aux enfers, tous deux resteront liés à jamais, même quand la fillette quittera le Liban avec sa mère, pour rejoindre la France, l'année de ses douze ans. Par delà la Méditerranée, le lien qui unit l'enfant à son père restera solide, indestructible et destructeur.




J'ai aimé ce récit d'un attachement à la fois merveilleux et destructeur, d'un déracinement quel que soit le lieu où on habite. On connaît cette fidélité aux parents, à la famille dans laquelle on grandit, même si cet attachement est toxique. La plume de Dima Abdallah est douce et poétique. Elle traduit aussi la violence de la guerre et des drames qui se jouent dans les cœurs et les corps de la fillette et de son père. J'ai été touchée par la perception de cette angoisse et de cette inadaptation au monde et de la manière dont cela se traduit dans les corps et les comportements. Comment ils tentent de faire bonne figure et de continuer à vivre. Le lecteur suit leurs évolutions au cours d'une quarantaine d'années, de 1983 à 2019, les descentes aux enfers et les sursauts. L'incapacité du père à "se faire violence", selon la formule populaire, pour dépasser ses angoisses et être présent pour sa famille. Comment, d'ailleurs, "se faire violence" quand toute sa vie n'a été que violence et terreurs ? Le père, puis sa fille plus tard, écrit, noircit les pages les unes après les autres. Je me suis souvent demandée d'ailleurs pourquoi ces deux-là ne s'écrivaient pas. Pourquoi ils n'avaient pas alimenté une correspondance par delà la Méditerranée, pour s'écrire ce qu'ils étaient incapables de se dire. Cela m'a semblé tellement dommage.

Je me suis néanmoins un peu lassée dans le dernier quart du récit : je n'ai jamais tellement aimé ces longues introspections et ces réflexions interminables. Ce choix de l'auteur permet au lecteur de bien ressentir ce gouffre de la dépression, ce cycle infernal qui n'en finit pas. Plus que la compréhension, l'auteur nous offre le ressenti, et c'est très réussi. Mais j'ai trouvé cette fin un peu longue. Trop longue pour rester sur le sentiment enthousiaste que j'avais au début de ma lecture. Un petit sursaut cependant, en toute fin de récit, grâce au passage sur la langue arabe qui reste tapie au fond de cette petite fille devenue adulte et mère à son tour. Cette langue du drame et de la violence, enfouie pour permettre l'oubli, qui finira par ressurgir on le sent, quand la jeune femme aura assimilé ce passé et appris à vivre avec sa mémoire. Un peu comme une renaissance.
"J'espère qu'elle grandira comme poussent ces adventices. Ces hôtes de lieux incongrus, ces hôtes que personne n'a voulus, qui dérangent mais s'en moquent bien et n'en finissent pas de pousser. Celles dont on arrache sans relâche les racines parce qu'elles ne conviennent pas, parce qu'elles ont poussé au mauvais endroit au mauvais moment, mais qui prolifèrent ailleurs. Celles qui s'épanouissent sur des substrats improbables, qui s'acharnent à vivre dans les milieux les plus hostiles. Les plantes pudiques, celles qui ne cherchent pas à se faire bien voir, celles dont le charme est si subtil qu'il en est un peu secret. Celles qui triomphent toujours, qui poussent et repoussent à l'infini. Celles qui percent sous le béton, qui germent même sous le bitume. Celles qui se moquent bien des lieux inhospitaliers." 

Un premier roman riche, sensible et violent à la fois, touchant et poétique. Une nouvelle auteure à suivre très certainement.

Mauvaises herbes - Dima Abdallah
Sabine Wespieser éditions - 27 août 2020 - 240 pages











12 décembre 2020

Le monde du vivant - Florent Marchet


Cet été-là, Solène a quatorze ans et déteste son père, Jérôme. Celui-ci a décidé d'installer sa petite famille loin d'Orléans, dans une ferme biologique où les corvées n'arrêtent jamais. C'est la fin du collège et le début du sentiment amoureux. Solène découvre la sexualité, sa légèreté, ses bouderies, ses audaces. Elle aimerait vivre, et a l'impression que le monde entier l'en empêche. Enfin, surtout son père. Alors que les moissons approchent, un accident survient ; l'équilibre familial est chamboulé. En ce mois de juillet, la vie s'embrase. Florent Marchet joue sur les émotions de chacun, la solitude de l'existence, sa beauté aussi. Une forme de suspens saisit cette campagne où il fait trop chaud, où les corps sont trop moites, où les gestes sont maladroits et où les malentendus vont croissant, jusqu'au finale. Un premier roman qui regarde le monde contemporain droit dans les yeux.

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Le Club de lecteurs de la bibliothèque nous propose de nouveau un premier roman de cette rentrée littéraire 2020. Il s'agit là encore d'un récit sur le bouleversement, la révolution au sein de la famille. Après un passage dans le clan mafieux italien de Je suis la bête, direction la campagne française où une famille tente de donner un nouveau sens à sa vie en se rapprochant de la nature.

Ce roman réuni deux grands sujets. D'abord celui du drame écologique qui se joue et de notre nécessaire prise de conscience quant à notre mode de vie et de consommation. Jérôme, ancien ingénieur, a décidé de changer de vie, de quitter la ville pour rejoindre la campagne et se lancer dans l'agriculture biologique. Comme pour de nombreux néo-ruraux, vient alors le moment de faire face à la réalité du monde, de confronter ses rêves d'une vie plus saine, ses convictions écologiques d'une vie plus rustique et décroissante… à la réalité du quotidien, de la charge de travail. Vient le temps des compromis entre une agriculture exigeante et le nécessaire équilibre financier. Autour de Jérôme, les agriculteurs conventionnels détruisent la nature dont ils espèrent quand même tirer profits et s'enfoncent toujours plus dans la misère et l'endettement. La ferme de Jérôme garde la tête hors de l'eau mais au détriment de la pureté du projet. Le caractère de Jérôme en pâti, il peste et grogne après tout le monde, en veut à la terre entière des difficultés qu'il rencontre.

La seconde histoire est celle de Solène, jeune collégienne de 15 ans pour qui les vacances d'été approchent. Elle regrette la ville, ses amis, les virées shopping avec sa mère, peste après ce petit frère qui a détourné d'elle un peu de l'attention de ses parents. Très bonne élève, elle cherche à s'intégrer aux groupes qui se préparent à fêter la fin de l'année scolaire, quitte à franchir les limites qu'elle s'était elle-même fixées. Et puis bien sûr, elle rencontre l'amour auprès de Baptiste, jeune garçon de sa classe. Solène aussi a envie de renverser la table, bouleverser son quotidien et le prendre en main, gagner son indépendance et vivre ses propres expériences.

C'est dans cette ambiance électrique qu'arrive Théo, doux rêveur, wwoofeur formé à la permaculture et l'agroforesterie, aux conditions de développement d'un mode de vie durable, bricoleur astucieux qui répare le toit de la grange et installe la clôture tant attendue. Théo est le petit grain de sable qui fini par tout faire exploser, mettant les uns et les autres face à leurs contradictions et leurs ambitions déçues, révélant la passion et la colère qui bouillonnent chez Jérôme comme chez sa fille, Solène.

J'ai beaucoup aimé ce récit qui témoigne de l'impatience d'une époque et d'un âge, l'adolescence. Chacun réalise qu'il va falloir quitter le confort de l'enfance, d'une vie protégée pour vivre sa vie et expériences, abandonner le mode de vie qui est le nôtre aujourd'hui, fait de surconsommation et d'une perte de sens. Mais avant d'atteindre l'âge adulte des certitudes et de l'assurance, il faut traverser bien des déceptions, des peurs et des vexations. Théo est celui qui semble avoir atteint l'âge adulte, fait ses expériences d'adolescent, avoir acquis une maturité et se couler sans regrets ni agressivité dans ce nouveau monde, offrant de son temps contre le logis et le couvert, pour partager son expérience et poursuivre sa formation.
"Théo oublie que ceux qui seraient prêts à accepter la révolution écologique ne sont pas nombreux, y compris au sortir d’une pandémie. Jérôme l’affirme souvent lors de ses interminables débats avec Marion : les pauvres veulent désormais jouer aux riches. Même en France, ils ne manifesteront jamais pour un changement radical de société. S’ils bloquent le pays, ce sera pour réclamer plus de consommation, plus de McDo, de centres commerciaux et d’écrans 4 K . Sans le savoir, ils manifesteront pour ce monde ultra-libéral, pour le droit à en être, à faire partie de l’élite qui se gave, qui profite, qui dépense sans compter, qui gaspille des ressources à l’infini dans un monde fini."
Ce récit montre bien que le chemin de la transformation ne se fait pas sans heurts ni obstacles. A la fin cependant, on peut se demander si l'être humain est assez sage pour parvenir à changer le monde et perdre ses vieux réflexes de domination et de toute puissance... C'est aussi un récit qui parle de nous, d'une adolescence passée, plus ou moins lointaine, qui n'a pas toujours été facile et qui laisse des traces ; il nous parle d'un monde qu'on se prend à rêver, à idéaliser, mais pour lequel on n'est pas prêts à faire des sacrifices. Il nous parle de cet équilibre instable entre les ambitions, les petites rebellions et le confort qui nous engourdi. C'est un peu ça aussi l'adolescence... Un premier roman très réussi, très riche en réflexions sur le monde qui est aujourd'hui le nôtre.

Le monde du vivant - Florent Marchet
Stock (La Bleue) – 288 pages ; Parution le 19 août 2020

Pour compléter cet avis, je vous invite à découvrir ceux des Livres d'Eve, Ma voix au chapitre, ou des Pages de Sam.






07 décembre 2020

La fièvre - Sébastien Spitzer


Memphis, juillet 1878. En pleine rue, pris d’un mal fulgurant, un homme s’écroule et meurt. Il est la première victime d’une étrange maladie, qui va faire des milliers de morts en quelques jours.
Anne Cook tient la maison close la plus luxueuse de la ville et l’homme qui vient de mourir sortait de son établissement. Keathing dirige le journal local. Raciste, proche du Ku Klux Klan, il découvre la fièvre qui sème la terreur et le chaos dans Memphis. Raphael T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d’homme libre. Quand les premiers pillards débarquent, c’est lui qui, le premier, va prendre les armes et défendre cette ville qui ne voulait pas de lui.
Trois personnages exceptionnels. Trois destins révélés par une même tragédie.

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J'ai découvert cet auteur avec le fameux Ces rêves que l'on piétine, un récit que j'avais beaucoup aimé, un premier roman qui m'avait émue. Je n'ai donc pas hésité à la sortie de ce second roman à la rentrée 2020. D'autant que la 4ème de couverture annonçait à nouveau l'inscription du roman dans un contexte historique particulièrement fort, à la fin de la Guerre de Sécession dans un état du sud de l'Amérique, le Tennessee. Si la guerre est finie, les mentalités prendront plus de temps à changer et le roman témoigne des tensions encore vives entre les deux clans, unionistes et sudistes.

Dans ce roman, Sébastien Spitzer nous fait découvrir un épisode particulièrement marquant de cette période dans la ville de Memphis, une épidémie de fièvre jaune qui a dévasté la région au cours des années 1870. Récit troublant aussi pour le lecteur, en cette période de pandémie mondialisée et de confinements préventifs. A la fin du récit, l'auteur revient sur la génèse de ce roman, né de l'extrait d'un concert donné par Elvis à Las Vegas en 1969. A peine son roman terminé, l'auteur découvre avec le monde entier ce nouveau virus venu d'Asie qui nous tient sous cloche depuis déjà 9 mois. Lire ce texte en ce moment est donc particulièrement troublant.

"L'histoire fait des rimes tristes avec les faibles, elle tisse des tragédies dans les têtes imbéciles pour déjouer le quotidien, prendre le banal de court. C'est toujours la même chose. A chaque fois, ces gamines se font prendre, corps et fric."

La fièvre nous parle de l'Amérique de la fin du XVIIIème siècle, qui se remet difficilement de la fracture Nord Sud, qui affranchit ses esclaves et voit naître le Ku Klux Klan ; une Amérique où la Presse devient puissante, où les maisons closes réunissent la misère et le pouvoir dans des chambres où tout est permis. La fièvre, c'est l'histoire d'Anne Cook, de Keating et de T.Brown, mais aussi celle d'Emmy.

"Il y a eu tant de morts. Des centaines ! Des milliers, paraît-il ! Soit. Des milliers ! Ces chiffres ne veulent rien dire. Des milliers, ça fait combien de Sonia ? Comment s'appelaient-ils, tous ces gens ? Des chiffres sans noms ne font pas des morts."

Ce roman balaye de très nombreux thèmes, très riches et documentés. Mais il diffuse peu d'émotions et d'empathie. Cela reste une lecture facile qui nous emporte dans une histoire intéressante, grâce au goût pour l'Histoire de Sébastien Spitzer, et son talent de narrateur.

Je vous invite à découvrir les critiques de Kitty la mouette, Collection de livres ou Alex Mot à mots.


La fièvre - Sébastien Spitzer
Albin Michel, 19 août 2020, 320 pages



1ère lecture RL 2020



03 décembre 2020

Je suis la bête - Andrea Donaera


Domenico Trevi, dit Mimì, est à la tête de la Sacra Corona Unità, la principale organisation mafieuse des Pouilles. Lorsque son fils se donne la mort, il lui faut trouver un bouc émissaire. La jeune Nicole, qui aurait éconduit son fils au point de lui briser le cœur, apparaît comme la coupable idéale. Dès lors, entre fureur et secrets de famille, s’enclenche une spirale de folie et de violence à laquelle il sera difficile d’échapper… Multipliant les points de vue, Andrea Donaera construit un roman polyphonique d’une rare puissance, maîtrisant de main de maître une narration tout en tension qui explore au plus près les sentiments cachés, la perte de l’innocence et la part d’ombre en chacun de nous.

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Voici très certainement un roman vers lequel je ne me serai pas orientée sans le petit coup de pouce du club de lecteurs de la bibliothèque. Outre les rencontres et les échanges, c'est d'ailleurs bien l'intérêt de ce type de "clubs" : la découverte d'univers insoupçonnés, qui ne sont pas présentés dans les médias habituels qui traitent de l'actualité littéraire.

Ce récit est un premier roman, paru dans la grande effervescence de la rentrée littéraire 2020. Un roman sur fond de terreur au sein d'un clan mafieux, où la douleur confine à la folie et l'horreur.
"Et Mimi pense qu'il va les tuer tous. Tous, s'ils ne partent pas, s'ils ne partent pas d'ici, s'ils ne le laissent pas seul. Mimi va faire un carnage, il va les tuer tous."


Le lecteur débarque en plein recueillement familial autour du cercueil de Michele, le fils de Mimi, chef d'une organisation mafieuse de la région des Pouilles en Italie. Si la SCU est bien réelle, le sujet n'est pas d'en dépeindre l'organisation et les rites, mais d'entrer dans le fonctionnement terrifiant d'un clan. On découvre page après page, la perception de chacun des protagonistes essentiels de l'histoire face à la tempête déchaînée par la mort de Michele. Le père, Mimi, que l'on voit progressivement sombrer dans la folie, la fille, qui peut-être aurait dû partir avant qu'il ne soit trop tard, la mère, qui est restée jusqu'à en perdre la raison, Nicole, la coupable présumée, jeune innocente que la folie meurtrière ne tardera pas à rattraper, et Véli dont on ne sait pas trop combien il est coupable ou innocent mais qui tient l'équilibre entre espoir et tragédie. Le tout sur fond de la musique désormais mythique de Nirvana.

Un récit prenant, addictif et lancinant, comme la musique du groupe américain. L'auteur a un style cadencé, répétitif, fait de petites phrases percutantes, saccadées. J'ai été perturbée par ce style au début de ma lecture je dois le reconnaître. Mais l'univers oppressant et malsain dessiné par l'auteur pousse le lecteur vers la fin pour savoir comment toute cette folie va bien pouvoir s'arrêter.

"Et Arianna pense qu'elle va les tuer tous. Tous, s'ils ne partent pas, s'ils ne partent pas d'ici, s'ils ne la laissent pas seule. Arianna va faire un carnage, elle va les tuer tous."


Une belle mécanique et un style travaillé et original pour un roman où il m'a quand même manqué un peu d'âme et d'émotion. Un premier roman qui mérite qu'on s'y arrête.

Pour compléter, découvrez le billet de Titine sur Plaisirs à cultiver.

Je suis la bête, Andrea Donaera

Editions Cambourakis, septembre 2020, 216 pages