mercredi 30 janvier 2019

Un printemps à Tchernobyl - Emmanuel Lepage

Après ma lecture de Ar-Men, du même auteur, et suivant vos conseils avisés, j'ai emprunté ce Printemps à Tchernobyl. Cette fois-ci, nous accompagnons l'auteur sur les vestiges de la plus grande catastrophe nucléaire de l'Histoire, à Tchernobyl, dans une Ukraine encore soviétique. Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale Lénine explose, libérant d'importantes quantités d’éléments radioactifs dans l'atmosphère, provoquant une très large contamination de l'environnement, et de nombreux décès et maladies survenus immédiatement ou à long terme du fait des irradiations ou contaminations. 22 ans plus tard, en avril 2008, Emmanuel Lepage s'aventure dans la zone interdite avec un groupe d'artistes militants, pour témoigner de la vie des populations autour de la zone. En sortira un ouvrage intitulé Fleurs de Tchernobyl, réalisé par Gildas Chasseboeuf et Emmanuel Lepage. Ce dernier revient en 2012 sur cette expérience déstabilisante avec ce très bel album.

Un printemps à Tchernobyl de Emmanuel Lepage.
Éditions Futuropolis, octobre 2012, 162 pages.



Présentation de l'éditeur :

26 avril 1986. À Tchernobyl, le cœur du réacteur de la centrale nucléaire commence à fondre. Un nuage chargé de radionucléides parcourt des milliers de kilomètres. Sans que personne ne le sache… et ne s’en protège. C’est la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle. Qui fera des dizaines de milliers de victimes. À cette époque, Emmanuel Lepage a 19 ans. Il regarde et écoute, incrédule, les informations à la télévision. 22 ans plus tard, en avril 2008, il se rend à Tchernobyl pour rendre compte, par le texte et le dessin, de la vie des survivants et de leurs enfants sur des terres hautement contaminées. Quand il décide de partir là-bas, à la demande de l’association les Dessin’acteurs, Emmanuel a le sentiment de défier la mort. Quand il se retrouve dans le train qui le mène en Ukraine, où est située l’ancienne centrale, une question taraude son esprit : que suis-je venir faire ici ?


Ma lecture :

Je change d'univers pour ma seconde lecture d'Emmanuel Lepage. J'ai commencé par Ar-Men paru en 2017 aux éditions Futuropolis. je découvre aujourd'hui un environnement tout autant tourmenté, au cœur de l'Europe nucléaire. Mais je quitte les splendides descriptions de l'océan, les toiles magnifiques des flots tumultueux de l'île de Sein où sera construit l'enfer des enfers, le phare Ar-Men. Dans cet album, paru en 2012, l'auteur-illustrateur part sur les traces de la catastrophe de Tchernobyl, 22 ans après.


Dans la première partie de l'album, on se questionne avec l'auteur, ses amis et sa famille, sur la raison d'un tel voyage. Comme le dit l'un des membres de l'association, on peut en effet mourir d'un accident au coin de la rue. Mais pourquoi s'aventurer à l'autre bout de l'Europe et prendre le risque de vivre le reste de son existence avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Tout au long de ma lecture, je me suis posée cette même question. Continuellement. Pourquoi ce voyage ? Pourquoi un tel risque ? Les témoignages ne sont pas l'apanage des scientifiques, des chercheurs, des journalistes ou des politiques… C'est sûr. Mais non, même après 162 pages, je n'ai toujours pas compris. La place de l'illustrateur, de l'écrivain, de l'artiste au cœur de cette nature saturée d'éléments radioactifs, je ne l'ai toujours pas comprise. Et que ces masques antipoussières et surchaussures plastiques paraissent si dérisoires au regard du risque !!!





Dans la seconde partie de l'album, nous accompagnons notre groupe d'artistes militants sur les terres du drame. Tout n'est qu'obscurité et pluie : la météo colle parfaitement au drame qui s'est joué ici 22 ans plus tôt. Le dessin est en accord avec la représentation que nous nous sommes fait de ce lieu de catastrophe écologique et humaine. Le sarcophage de Tchernobyl déploie son ombre sur la nature environnante. Les villes alentours, abandonnées de toute vie, ressemblent à des décors de cinéma oubliés de l'Histoire. Les illustrations montrent, mais font aussi (et surtout) ressentir ce qui s'est joué sur ce site il y a plus d'un quart de siècle.

Puis progressivement, le rythme d'une vie "normale" apparait, au gré des rencontres avec les habitants des villes et villages alentours. Car si certaines villes sont désertes, d'autres se sont progressivement repeuplées. Parce que leurs habitants, évacués dans un premier temps, n'avaient nulle part où aller. Dans cet environnement pollué, avec un sol dépassant de 7 à 20 fois le niveau de radiation maximal recommandé, les familles continuent à vivre, les enfants jouent à cache-cache dans les terrains vagues… Et c'est vraiment ça qui est angoissant, cette vie qui reprend, à l'abri des regards, malgré les risques encourus. Ces enfants qui naissent avec des déformations. Ces 600 000 "liquidateurs" qui ont été envoyés de plusieurs pays de l'ex-URSS pour nettoyer la zone et rejeter les déchets radioactifs dans le réacteur. 600 000 personnes condamnées à plus ou moins brève échéance. L'humain refait surface, dans sa souffrance, au cœur d'une nature qui a repris ses droits.

Car si l'on peut trouver une note d'espoir dans cet album, c'est bien la capacité de résilience de la nature. Même lorsque l'Homme aura tout détruit, la nature survivra : les arbres, les plantes, les animaux… Nous serons les seuls à pâtir de notre inconséquence. Et ce sera tant pis pour l'Humanité.



Un album intéressant, qui remue, des illustrations troublantes. Mais malgré tout, je reste indécise par rapport à cet album : ce voyage à Tchernobyl me dérange. Le risque pris par les illustrateurs me gêne. Même s'il m'a permis de prendre conscience plus encore de l'horreur du drame que ça a été et que c'est toujours, je ne comprends pas pourquoi on prend ces risques. Cet album me semble toxique de ce point de vue. C'est ce qui me laisse une drôle d'impression.

Je vous invite à aller lire les avis de Jérôme, Chez Mo, Aifelle, Sylire, Miss Alfie… tous très enthousiastes.


Cette semaine chez Noukette









15 commentaires:

  1. Tu as raison, un album qui remue... et tellement beau!

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  2. C'est marrant cette impression que tu as eue... Ce voyage ne m'a pas dérangée, au contraire. Je trouve que l'auteur explique très bien ce qui l'a amené à se rendre sur place. En tous cas c'est un magnifique témoignage...!

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  3. Conseillée par Noukette, il y a quelques années, je l'avais adorée !

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  4. Un titre qui a connu ses heures de gloire sur la blogo. Il m'attend. Toujours.

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  5. J'ai vraiment aimé cet album.
    Sa place en tant qu'illustrateur est le témoignage, qui parlerait de cette zone et de ces gens sinon? A part en termes de mort. Je ne crois pas que cela soit irresponsable, je crois que cela dépasse notre propre Humanité. Je ne crois pas que cela soit de l'altruisme, cela peut être du courage et de la curiosité aussi.
    Et comme la nature revit, lui aussi revit. Il nous raconte et nous dessine si bien ces lumières, incroyables, presque surnaturelles en ce lieu. Et il y a sa main.
    Vraiment un très bel album de résilience.
    Tu me donnes envie de le relire.

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  6. Je l'ai lu et je me suis aussi questionnée sur cette expédition.. J'aime beaucoup Lepage et j'ai été subjuguée par la qualité des dessins. Du grand art.

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  7. Un album que j'ai adoré, et c'est comme ça que j'ai connu Emmanuel Lepage. Et je comprend ton trouble. J'ai beaucoup aimé la scène notamment où ils observent cette nature luxuriante qui a repris ces droits.

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  8. Moi aussi, ce voyage m'avait chiffonnée … Au point que je n'ai pas fait de billet sur l'album, qui pourtant m'avait intéressée et donc j'avais, cette fois encore, apprécié le graphisme.

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  9. Malgré le graphisme magnifique, le sujet ne me tente pas.

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  10. ça a l'air intéressant tout ça ! flippant mais intéressant

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  11. Je ne me suis pas posé la question (pourtant intéressante) que tu soulèves en conclusion. En tout cas je garde un souvenir incroyable de cet album !

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  12. Merci pour la découverte, il semble très intéressant

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  13. J'avais oublié que je devais lire cet album ! Ton analyse m'intrigue encore davantage...

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  14. Lu il y a longtemps... Un chouette album avec son sujet fort, qui (re)met en lumière un endroit un peu oublié des années après la catastrophe...

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