30 novembre 2019

Un monde sans rivage - Hélène Gaudy

 

À l'été 1930, sur l'île Blanche, la plus reculée de l'archipel du Svalbard, une exceptionnelle fonte des glaces dévoile des corps et les restes d'un campement de fortune. Ainsi se résout un mystère en suspens depuis trente-trois ans : en 1897, Salomon August Andrée, Knut Frænkel et Nils Strindberg s'élevaient dans les airs, déterminés à atteindre le pôle Nord en ballon, et disparaissaient. Parmi les vestiges, on exhume des rouleaux de pellicule abîmés qui vont miraculeusement devenir des images.
À partir de ces photographies au noir et blanc lunaire et du journal de bord de l'expédition, Hélène Gaudy imagine la grande aventure d'un envol et d'une errance. Ces trois hommes seuls sur la banquise, très moyennement préparés, ballottés par un paysage mobile, tenaillés jusqu'à l'absurde par la joie de la découverte et l'ambition de la postérité, incarnent l'insatiable curiosité humaine qui pousse à parcourir, décrire, circonscrire et finalement rétrécir le monde.

Livre d'une richesse inépuisable, aussi poétique que passionnant, Un monde sans rivage propose un voyage opiniâtre dans les étendues blanches du Grand Nord, un périple à travers le temps en compagnie de ces trois explorateurs et de bien d'autres intrépides, une méditation sur l'effacement et une déclaration d'amour à la photographie dans ses deux mouvements d'aval et d'amont : fixer les souvenirs et réactiver perpétuellement la machine à rêves.

*****

J'ai lu ce livre, 1er de la liste des titres proposés par le Club de lecteurs de Libre Cour, la bibliothèque que je fréquente assidûment, il y a sans doute un bon mois. Avec le recul, je me demande aujourd'hui ce qui avait bien pu me déplaire dans ce roman. Je me souviens avoir été assez critique à la lecture de ce texte. Et pourtant, quelques semaines plus tard, il m'en reste plutôt une agréable impression. Paradoxal.

En fait, en feuilletant quelques pages, il m'est revenu avec évidence ce qui m'avait à ce point déplu dans ma lecture : le style utilisé par l'auteur pour introduire son récit. Elle part en effet de sa découverte des photos de Nils Strindberg, le photographe malheureux de cette expédition, dont les pellicules ont été retrouvées dans la neige, quelques 30 ans après sa disparition sur le chemin du Pôle Nord. Hélène Gaudy commence par la description de ces photos réunies au musée Grenna, en Suède, qui rend hommage aux trois explorateurs. Dans les premiers chapitres, elle décrit ce qu'elle voit sur les clichés, et imagine ce qu'ils ne disent pas. Petit à petit, le récit se fait plus fluide et les descriptions factuelles laissent place à l'imagination de l'auteur. Sauf que très souvent, Hélène Gaudy nous rappelle que ce qu'elle écrit n'est que supposition. Peut-être l'histoire s'est-elle déroulée ainsi... ou peut-être de cette autre façon.


"Quand Anna verra les photographies, sans doute cherchera-t-elle, entre les deux silhouettes, laquelle pourrait être celle de Nils, avant de réaliser qu'il s'est sans doute tenu derrière l'appareil, troisième homme dévoué à la gloire des deux autres, et peut-être se sentira-t-elle d'abord, par cette absence supplémentaire, doublement dépossédée, avant que son désir, son attention extrême, ne fasse de cette absence une présence plus intime, plus prégnante."
"Si Anna s'est arrêtée, j'aimerais savoir dans quelle rue, sur quelle île, à quel croisement, si cela s'est passé dans Gamla Stan, dédale de rues enchâssant des places aux façades hautes, aux couleurs douces [...] ou bien, peut-être, sur l'île de Södermalm, plus abrupte, accidentée, parce que Stockholm est une ville où toujours percent le roc et la forêt..."



Ce mélange entre le récit romancé de l'aventure des trois explorateurs avec les recherches et les suppositions de l'auteur, m'a profondément agacée. Il me semble qu'un préambule aurait permis de mettre le lecteur en garde. Hélène Gaudy aurait ainsi pu nous avertir sur le fait qu'elle s'était basé sur des photos, dernières traces de l'expédition, sur des récits également, ceux des explorateurs eux-mêmes, retrouvés dans les journaux d'expédition, mais aussi ceux des chercheurs qui ont tenté de comprendre ce qui avait pu leur arriver. Elle aurait simplement pu préciser que le récit était le fruit de son imagination. Je me suis vraiment lassée de ce mélange des genres. Heureusement, cela prend fin, et je me suis ensuite laissée emportée par l'aventure dramatique de ces trois hommes.

J'ai découvert qui étaient les aventuriers de la fin du XIXème, début du XXème siècle : des rêveurs, assoiffés de conquêtes et de victoires, de reconnaissance et de gloire, qui partent en tenue de ville dans un ballon au-dessus de l'arctique, avec leurs réserves en conserve, leurs appareils photos, leurs bières et pigeons voyageurs ! Hélène Gaudy mêle à ce récit, qui ne pouvait que mal finir, ceux de nombreux autres aventuriers dont certains se perdent en voulant participer à l'engouement du siècle pour les inventions et les découvertes. C'est le cas de Franz Reichelt, dont j'avais entendu parlé dans un superbe reportage de France Télévision sur la France au début du XIXème siècle (et que j'aimerai pouvoir retrouver d'ailleurs…). Ce tailleur français s'est tué en se jetant du premier étage de la Tour Eiffel, harnaché dans un costume-parachute de sa fabrication. Le roman d'Hélène Gaudy donne une impression très précise de la folie et de l'exaltation d'une époque qui pense que tout est désormais possible. La révolution industrielle, mais également le bouillonnement intellectuel, artistique... de l'époque conduisent à des niveaux d'innovation inédits. Chacun y a sa place, sous peine de prendre quelques risques.

Finalement, c'est le récit de ces hommes hors du commun, un peu inconscients aussi, qui me reste aujourd'hui. Je suis épatée de cette impréparation, de cet amateurisme, et en même temps de cette passion, de cet enthousiasme, et de cet espoir de laisser son nom dans l'Histoire.

Aussi, si vous pensez pouvoir faire fi du style de l'auteur (au moins celui des premières pages), si vous pensez ne pas être gênés par l'écriture (comme bon nombre de lecteurs si j'en juge les critiques), je vous invite chaleureusement à découvrir le récit de ces expéditions enthousiasmantes.

Un monde sans rivage - Hélène Gaudy
Edition Actes Sud - août 2019 - 256 pages







4ème lecture RL 2019
 



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