vendredi 24 novembre 2017

La petite danseuse de quatorze ans - Camille Laurens

Ce récit, que je n'avais absolument pas prévu de lire, trônait sur la pile des livres que venaient de terminer ma mère quand je suis passée pendant les vacances. Toujours intéressée par les histoires qui prennent appui sur le réel, séduite par cette jolie danseuse de Degas, j'ai vite rapatrié ce livre à la maison pour le dévorer en quelques jours. J'avais été prévenue qu'il ne s'agissait pas là d'un roman, mais plutôt du volet littéraire d'une recherche universitaire, annexé à une thèse de doctorat produite par l'auteure. Sachant cela, j'ai découvert avec grand intérêt la vie d'une petite danseuse de l'opéra de Paris à la fin du XIXème siècle. Et on est bien loin des clichés qui nourrissent les rêves de nos petites filles ! Edifiant.

La petite danseuse de quatorze ans de Camille Laurens.
Éditions Stock, 30 août 2017. 176 pages.

Présentation de l'éditeur :

Elle est célèbre dans le monde entier mais combien  connaissent son nom ? On peut admirer sa silhouette  à Washington, Paris, Londres, New York, Dresde ou Copenhague, mais où est sa tombe ? On ne sait que son  âge, quatorze ans, et le travail qu’elle faisait, car c’était déjà  un travail, à cet âge où nos enfants vont à l’école. Dans les  années 1880, elle dansait comme petit rat à l’Opéra de Paris, et ce qui fait souvent rêver nos petites filles n’était pas un  rêve pour elle, pas l’âge heureux de notre jeunesse. Elle a  été renvoyée après quelques années de labeur, le directeur  en a eu assez de ses absences à répétition. C’est qu’elle avait  un autre métier, et même deux, parce que les quelques sous  gagnés à l’Opéra ne suffisaient pas à la nourrir, elle ni sa  famille. Elle était modèle, elle posait pour des peintres ou  des sculpteurs. Parmi eux il y avait Edgar Degas.


Ma lecture :
 
J'ai adoré le principe de ce livre : une véritable enquête menée par Camille Laurens dans les rues du Paris de la fin du XIXème siècle, à la recherche de cette petite Marie qui a servi de modèle à cette statue de cire dont les reproductions en bronze ont fait le tour du monde.

Ce texte, construit en trois parties, est le récit sociologique du Paris des années 1880, où se côtoient le monde des artistes, de la culture, du savoir et du pouvoir et celui de la misère la plus crasse relégué dans les quartiers les plus miséreux de la capitale. D'un côté, c'est le territoire des hommes, de l'autorité et de l'impunité, et de l'autre, celui des femmes, des jeunes filles, des pauvres et des exploités, abusés, méprisés... D'un côté, Paris appartient aux bourgeois blancs avec des noms à particules sonnant bien français, d'un autre, le petit peuple misérable, immigré des campagnes françaises ou de pays plus lointains (Belgique, Pays-Bas, Pologne...) passés par les corons du nord, survit comme il peut, cumulant les petits boulots, usant et si peu payés. En écrivant cela, je me demande si les choses ont vraiment changé en près de 150 ans... les pays d'origine ont peut-être changé, mais les réalités ne semblent pas avoir vraiment évolué. Ces deux mondes sont toujours si présents que cela en est indécent, à plus d'un siècle d'écart. Bref, ce n'est pas le propos du livre.

Dans la première partie de son étude, Camille Laurens s'attache à Marie Van Goethem, le modèle en question, petit rat à l'opéra de Paris, où elle tente de donner satisfaction pour rapporter à la maison de quoi nourrir ses sœurs et sa mère. Comme son salaire est loin d'être suffisant, elle travaille aussi comme modèle auprès d'artistes tels que Degas et aussi très certainement, comme prostituée pour ses messieurs qui viennent s'encanailler à l'Opéra et dans les troquets alentours. C'est une vie sordide que nous dépeint l'auteur, bien loin de l'image que j'en avais innocemment après avoir été voir avec ma fille le film d'animation Ballerina. L'histoire se déroule à la même époque, 1880, et nous raconte l'histoire de Félicie, une jeune orpheline bretonne qui rêve de devenir une étoile à l'Opéra de Paris. Elle y croise Louis Mérante, maître de Ballet, et Rosita Mauri, danseuse vedette de l'Opéra de Paris, qui officiaient tous deux à l'Opéra à la même époque que La petite danseuse de quatorze ans de Degas, Marie Van Goethem. Mais la vie de l'Opéra est bien différente de l'univers présenté dans le film d'animation franco-canadien Ballerina. La vie d'un petit rat est loin d'être un rêve et c'est une grande violence qui s'abat sur ses petites travailleuses de l'Opéra.

Rosita Mauri peinte par Edgar Degas, le peintre des danseuses.


La seconde partie s'attache plutôt au travail de Degas et à la polémique qui a entouré la présentation de son œuvre originale, en cire. C'est un véritable scandale qui est déclenché par cette statue. La jeune fille est présentée avec un visage ingrat, simiesque, dans une posture insolente. Elle est habillée d'un vrai tutu, d'un foulard dans de vrais cheveux. La bonne société parisienne est scandalisée, car si ce sont de vrais vêtements, cela signifie qu'en dessous, le modèle de Degas est nu ! J'avoue que malgré la démonstration de l'auteure, je n'ai pas réussi à me mettre à la place du public de 1880 et à percevoir ce qui pouvait choquer à l'époque. Je ne vois qu'une charmante jeune fille, ayant encore un corps d'enfant, posant de manière décontractée. Je ne vois rien de ce qui a pu faire scandale.

Dans la troisième partie, Camille Laurens retourne vers sa petite danseuse pour essayer de lui donner plus qu'un nom et transformer des hypothèses en réalités tangibles. Elle va ainsi plonger dans l'état civil parisien et donner corps à ce Paris miséreux si bien décrit par Victor Hugo. Non, l'Opéra Garnier du XIXème siècle n'avait rien du rêve, des paillettes et des lumières que l'on peut imaginer. Il y a toujours un envers du décor, que le spectateur ne voyait pas, ou ne voulait pas voir.

Petite danseuse de quatorze ans - Edgar Degas (Musée d'Orsay)


Pour conclure, sachez que l'un des exemplaires de La petite danseuse de quatorze ans de Degas, en fonte, a été adjugé lors d'une vente Sotheby's en juin 2015 pour 22,2 millions d'euros... En même temps, on sait bien peu de choses de celle qui lui aura servi de modèle et que l'on reconnaît partout à travers le monde... Et à Paris, des gens continuent de vivre dans des conditions indécentes, dans une misère digne du XIXème siècle, pendant que d'autres se pressent pour admirer la statue de bronze présentée au Musée d'Orsay...

Un très beau récit, une belle étude sociologique et artistique.

D'autres avis chez Marjorie, Lili Galipette, Argali, Alex Mot à mots, entre autres.


7ème lecture



1 commentaire:

  1. Une lecture qui m'avait appris pleins de détails sur cette oeuvre.

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