mardi 10 décembre 2019

Le Ghetto intérieur - Santiago H. Amigorena

 

«Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ils ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie, il a décidé de se taire. Ce roman raconte l'histoire de ce silence - qui est devenu le mien.»

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Seconde lecture pour le Club de lecteurs de la Librairie Lise & moi avec cette nouvelle manière d'évoquer la Seconde guerre mondiale et la Shoa. Une fois n'est pas coutume, j'écris ce billet après le rendez-vous du Club de lecteurs, ce qui orientera forcément la restitution que je peux en faire. La complètera aussi sûrement. Pourtant, je ne vais pas me cacher derrière mon petit doigt et modifier mon ressenti à la lecture du livre, et ce malgré mon avis plus réservé que celui de la plupart des autres membres du Club.

Car en effet, une majorité des lecteurs a été enthousiasmée, bouleversée, par cette lecture. Et je partage en partie cette impression, même si ce livre ne m'a pas bouleversée. J'ai beaucoup aimé les côtés historique et conceptuel du récit. Vincente Rosenberg, polonais, quitte sa famille, et particulièrement sa mère, pour rejoindre l'Argentine. On sent qu'il a besoin de mettre de la distance avec sa mère, de tourner la page de son enfance. C'est un choix radical qui lui permet de grandir et de construire sa propre vie, sa propre famille. Sauf que la barbarie envahit l'Europe et la Pologne où vit encore sa mère. L'auteur, petit-fils de Vincente Rosenberg, revient sur cette part sombre de l'histoire de l'humanité, sur le ghetto de Varsovie, les camps d'extermination… Il l'aborde avec singularité puisqu'il parle de l'extérieur, d'Amérique latine. Il questionne l'information, la connaissance dont on disposait à l'époque sur ce qui se passait en Europe, à 12 000 kilomètres de là.
"Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. Ce que dire veut dire. Ce qu'un mot désigne, ce qu'un nom nomme. Oublier que les mots, parfois, forment des phrases."

Ce texte est très riche de réflexions sur la guerre et l'extermination massive de millions de juifs. Mais il questionne aussi la volonté de savoir, ou de se voiler la face pour continuer à vivre dans un semblant de normalité. Il interroge l'identité, sujet très fort dans ce récit : identité du peuple juif, exclusive de toute autre identité et qui porte le poids de la culpabilité et de l'Histoire. Santiago H. Amigorena analyse également le poids des mots, leur signification et leur portée historique. A travers sa propre histoire, il met en lumière le poids de l'histoire familiale également, ce que l'on appelle aujourd'hui la psychogénéalogie et comment le silence d'un aïeul peut affecter l'existence de sa descendance. Les réflexions portées par l'auteur sont très riches et passionnantes.
"L’une des choses les plus terribles de l’antisémitisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juifs, c’est de les confiner dans cette identité au-delà de leur volonté – c’est de décider, définitivement, qui ils sont."

Néanmoins, et là mon avis diffère de celui de la plupart des autres membres du Club, je n'ai pas été touchée par l'émotion. Je n'ai pas ressenti d'empathie pour cet homme qui se laisse emporté par la culpabilité d'avoir abandonné sa mère dans l'œil du cyclone, un homme qui s'enferme en lui-même pour ne plus avoir à penser à ce que vivent sa mère et son frère au cœur du Ghetto de Varsovie. Emporté par ce qui finit par s'imposer à lui, il ne peut que se couper de tout ce qu'il ressent et du monde qui l'entoure, de sa femme et de ses enfants, pour ne plus avoir à imaginer l'inimaginable. Cette réaction, pour compréhensible qu'elle peut être, m'a laissée distante. Ce silence a finit par m'exaspérer. Cette rengaine incessante de l'auteur autour du silence et de l'introspection, cette façon de toujours y revenir alors que rien n'évolue, ont fini par me lasser. Là où les autres lecteurs ont été touchés par l'émotion, j'ai pour ma part souvent eu envie de sauter quelques pages pour revenir au volet historique. Dommage car cela m'a empêcher d'apprécier réellement cet ouvrage.

Le Ghetto intérieur - Santiago H. Amigorena
Editions P.O.L. - août 2019 - 190 pages 


D'autres avis chez Mots pour mots, Le goût des livres, La bulle de Manou ou Ô grimoire.



6ème lecture RL2019


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