jeudi 5 décembre 2019

Les choses humaines - Karine Tuil

 


Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale. Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l'abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

*****

Quel exercice magistral auquel se livre Karine Tuil dans son dernier roman ! C'est la première fois que je lis cette auteure. Avoir appris, en rédigeant ce billet, qu'elle avait fait un 3ème cycle de droit à Assas m'a ramenée quelques années en arrière et me permet d'apprécier le talent avec lequel elle a réussi à rendre une vision aussi précise et équilibrée d'un procès et de ces acteurs.

Car l'exercice d'équilibriste auquel elle se livre est stupéfiant. Dans ce roman, on assiste au procès d'un jeune homme qui a la vie devant lui et une réussite toute tracée. Il est accusé de viol par une jeune femme tourmentée, à la fois par la séparation de ses parents et par l'engouement religieux de sa mère. Le lecteur assiste à "l'évènement", à travers le regard du jeune homme. Puis, tout le propos du livre sera de nous faire assister au procès, aux différentes déclarations des protagonistes et témoins.

La prouesse de ce livre réside dans le fait que l'auteure parvient toujours à garder l'équilibre entre les deux visions de l'histoire, à éviter les clichés. Karine Tuil démontre avec brio que dans notre société, rien n'est tout noir ni tout blanc. Que dans un monde où l'humour potache et viril reste de mise, la viol ne dit pas toujours son nom. Le lecteur aspire à se faire une opinion tranchée sur ce qui s'est réellement passé. Sauf que l'auteure prend un malin plaisir à brouiller les pistes. Le plus souvent aux côtés d'Alexandre, brillant étudiant, fils de parents très en vue dans le monde des people, on finit par se laisser séduire par le discours dominant qui veut bien reconnaître une erreur d'interprétation, d'appréciation de la situation, mais pas le viol qui risque de détruire une carrière prometteuse. On finit par se dire que oui, comment se fait-il que cette jeune fille si sage ai pu suivre cet étudiant dans une cave sans se douter de rien ? comment se fait-il qu'elle n'ai pas crié ? Pourquoi n'a-t-elle pas dit clairement non ? En fait, comment pouvait-il se douter, ce jeune homme bien sous tous rapports, que cette jeune femme, qui plus est la fille du nouvel amant de sa mère…, n'avait pas envie d'une relation à la va-vite, derrière une poubelle au fond d'une cave ?! Comment pouvait-il deviner si elle n'exprimait rien ? Et là, on se ressaisit, on se dit que ce n'est pas possible ! Que, bien sûr, elle ne pouvait vouloir de ce rapport sordide !
"Il faut quand même le dire, il est jugé dans un moment de grande tension : depuis quelque temps, les femmes s'expriment librement et racontent les agressions dont elles ont été les victimes, et c'est une bonne chose mais reconnaissons qu'on est en pleine hystérie collective. On assiste à une véritable chasse à l'homme ; sur les réseaux sociaux, notamment, c'est un lynchage, il n'y a pas d'autre mot, c'est la meute qu'on libère. (…) Alexandre devient le bouc émissaire de cette folie de la délation, ça me rappelle les pires heures de la France."

Karine Tuil a cette justesse dans son récit : elle a su mettre la sympathie du lecteur du côté d'Alexandre, qui nous nous semble pas être un salaud. Un idiot, sûrement, immature, égoïste… mais pas un violeur... Et pourtant si ! Quand on regarde les faits objectivement, c'est bien ce qui s'est passé. Et là, le lecteur se sent terriblement mal à l'aise d'avoir eu tant d'empathie pour cet homme. Encore plus lorsqu'on est une femme. La victime, elle, nous semble bien moins sympathique : timide, effacée, terne, sanglotant tout au long du procès, naïve… le lecteur peine à s'y attacher. Et c'est ce qui est encore plus terrifiant. Car ce récit parle aussi de la distinction entre ceux à qui tout réussit, ceux qui savent parler et se défendre, qui sauront rebondir… et les autres (les femmes ?), qui seront des victimes toute leur vie.
"Disons-le : vous avez le droit de détester M. Farel. Vous avez le droit de ne pas aimer sa façon de parler, de briller. C’est comme on dit un privilégié, quelqu’un qui a un parcours de jeune élite et qui a un sentiment de supériorité peut-être inhérent à sa caste. Il y a cette façon de se mettre un peu à distance, l’impression qu’il n’est pas authentique, sincère, qu’il est froid, arrogant, qu’il vous prend de haut – c’est sa manière de s’exprimer, sa manière d’être, mais ça ne veut pas dire qu’il ne souffre pas."

Je pourrais vous en parler encore des pages, parce que ce roman est d'une très grande richesse et beaucoup d'autres thèmes sont évoqués. Mais je vais en rester là. Ce texte est un exercice tout en maîtrise, d'un équilibre subtile et parfait, qui bouscule le lecteur et l'interroge dans son regard sur une société qui légitime encore aujourd'hui toute expression de la domination masculine (dont le père d'Alexandre est ici une caricature !), et ce malgré les #metoo et autres révélations de ces derniers mois. Le chemin à parcourir est encore long. Un texte indispensable, et troublant, de cette rentrée littéraire.

Les choses humaines - Karine Tuil
Editions Gallimard - août 2019 - 352 pages



5ème lecture RL2019

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire