22 juin 2018

Déas, entre pierre et ciel - Marie-Hélène Bahain

Voici encore une preuve, s'il en fallait une, de l'irremplaçable utilité des librairies de proximité. Car c'est chez Lise&moi que j'ai découvert ce petit bijou de poésie. J'avais déjà lu les critiques enthousiastes des libraires sur ce texte. Aussi leur ai-je fait confiance le jour où je cherchais à offrir un livre à une personne dont je ne connaissais pas les goûts. Et par la même occasion, j'en pris un exemplaire pour moi, parce qu'elles annonçaient "un miracle de poésie" et aussi pour rencontrer cette auteure qu'elles avaient conviée à la librairie. L'occasion aussi de découvrir une toute nouvelle maison d'édition qu'est Terres du couchant. Autant le dire tout de suite, la rencontre fut formidable, autant avec le texte qu'avec son auteure et son éditeur. Un très beau moment.

Déas, entre pierre et ciel - Marie-Hélène Bahain.
Éditions Terres du couchant, décembre 2017, 107 pages.


Présentation de l'éditeur :

De son unique poule, ce matin, elle n'a retrouvé que quelques plumes et, de sa maigre réserve d'épeautre, il ne reste rien, le sac de chanvre accroché à un rondin du toit a été rongé et elle a eu beau chercher dans les mailles grossières, elle n'a rien trouvé. Elle doit partir avant que la vie ne s'échappe d'elle, quitter l'abri délabré qui ne protège ni de l'eau ni du froid et dont les trois planches de l'entrée permettent à tous, vent, animaux et maître, d'entrer à leur guise...


Ma lecture :

Le récit s'inscrit dans l'Histoire de ma région, puisque Déas est l'ancien nom de St Philbert de Grandlieu, petite commune de Loire-Atlantique faisant partie de la Bretagne historique. C'est sur le territoire de cette commune que se situe la plus grande partie du lac de Grandlieu, réserve naturelle essentielle de la région. C'est aussi là que fut érigée au IXème siècle l'abbaye dont il est question dans ce livre.

Mais il n'est nullement besoin de connaître, ni de s'intéresser, à la région pour aborder ce livre. Si l'on ne m'avait dit que Déas était l'ancien nom de St Philbert de Grandlieu, je n'en aurais rien su et cela n'aurait en aucun cas nuit à ma lecture. Car ce récit pourrait s'inscrire dans n'importe quelle géographie, si ce n'est à de rares reprises, les références à Noirmoutier et à Poitiers.

Le récit se place au IXème siècle, au moment de la construction de l'abbaye. Cet édifice est alors le centre de l'activité de la région, le lieu vers lequel convergent les chemins, les pauvres gens qui viennent échanger leur force de travail contre de la nourriture et un lieu où dormir, les rêveurs qui veulent donner un sens à leur vie. Marie-Hélène Bahain nous fait découvrir le trajet de trois personnages que leurs pas guident vers Déas.

Abbaye de St Philbert de Grandlieu - ex-Déas


Le livre s'ouvre sur l'histoire de Erda, une jeune femme qui vit dans le plus grand dénuement à l'orée du village. Malmenée par la vie et par les Maîtres des terres environnantes, elle finit par partir, elle se sauve sans vraiment chercher un avenir meilleur ni la "liberté, dont elle ne possède pas le nom".
"Sa mère qui l'a mise en garde, toi aussi, un jour, la terre, même la terre ne voudra pas de toi, tu partiras mais ne fais pas comme moi, ne pars pas légère, pars lourde de tes peines, c'est en chemin qu'elles t'abandonneront, ce sont elles qui te lâcheront."

Puis l'auteur nous mène à la rencontre de Perric, personnage lumineux, "fait pour le bonheur" comme elle l'explique elle-même. Avec lui, on prend aussi la route, pour laisser derrière soi une famille aimante et heureuse mais dans laquelle il ne veut plus être une charge. Perric prend son envol et part sur les chemins, certain pourtant de ne plus revoir les siens. C'était ainsi au IXème siècle.

C'est ensuite Déodat, la face sombre du récit, qui s'impose avec force. Son parcours entre Noirmoutier, Poitiers et Déas, à la recherche d'une paix intérieure, l'oblige à descendre au plus profond de lui-même pour, sinon se pardonner, au moins accepter ce qu'il est et ce qu'il a été.

A travers ces trois portraits, l'auteur nous conduit de sa plume poétique sur les chemins qui mènent à la paix et à l'accomplissement d'une destinée. Les chemins : au sens propre comme figuré. Ils sont le chemin vers l'Abbaye mais aussi le chemin intérieur qui mène vers la sérénité.

Le livre se termine sur la partie qui fut à l'origine des chapitres précédents. C'est en réponse à une commande de l'Abbaye de St Philbert de Grandlieu que l'auteure a produit ce magnifique texte sur la mère et son enfant. Le thème de la maternité traverse tout le livre et est particulièrement puissant dans ce dernier chapitre. Les trois autres portraits, ou tableaux, sont nés de ce dernier et diffusent magnifiquement ce thème.

J'ai trouvé dans ce récit tout ce que j'aime lire : une langue sublime et tellement poétique, une musique et rythme lancinant qui nous portent jusqu'à la dernière page, des personnages attachants, une inscription dans l'Histoire, même si l'auteure se défend d'avoir voulu en faire un récit historique, et dans une géographie qui m'est proche, mais qui pourrait aussi bien être proche de chacun. Ce texte est un coup de cœur.



L'auteure :

"Je vis là où je suis née un jour de l’été 1949, dans la région nantaise, au bord d’une rivière, dans une vieille maison bercée par de grands arbres."

Marie-Hélène Bahain est un auteur local, mais dont l'écriture est universelle. J'ai eu le plaisir de l'écouter parler de son métier d'écrivain et de la naissance de ce livre : ce fut un magnifique moment. Et comme souvent (pour ne pas dire toujours) chez Lise & moi, ce fut l'occasion d'une belle rencontre avec des personnes sincères, authentiques et attentives.

Marie-Hélène Bahain - Anne-Lise (libraire) - Marc Nagels
(Fondateur de la maison d'édition Les terres du couchant)


Comme avec Colin Niel, découvert au même endroit, j'ai été surprise de la manière qu'avait l'auteure d'aborder son travail. Scolaire comme je suis, je m'imagine toujours l'écrivain sachant parfaitement où il veut aller, ce qu'il veut écrire, rédigeant son plan au préalable, intégrant les multiples évolutions et rebondissements du récit... Que nenni ! Marie-Hélène Bahain se laisse porter par son récit et ses personnages : elle leur prête sa plume et se laisse guider par eux. Elle écrit à l'instinct et suit le rythme de la musique qui naît sur sa page. Marie-Hélène Bahain est une poète, une musicienne, magicienne aussi un peu puisqu'elle sait entendre ses personnages. C'est la langue qui porte son histoire. L'auteure n'a pas de volonté, elle est la médiatrice entre les personnages, l'histoire, et le lecteur. Comme le peintre qui commence un tableau, elle ne sait pas ce que le récit va devenir. Pas avant que les personnages viennent envahir son quotidien et rendent l'écriture naturelle, fluide.

Convaincue par ma lecture et par cette rencontre, je suis donc repartie avec un autre de ses livres sous le bras. Une auteure à découvrir et une maison d'édition toute jeune très attachée à l'écriture, au style de l'auteur, "qui ne doit pas s'effacer devant l'histoire ou les personnages", pour qui le style est presque aussi important que l'histoire... à soutenir également. De beaux talents.





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