mardi 15 mars 2016

Verre Cassé - Alain Mabanckou

Direction le Congo pour cette nouvelle lecture du mois de la Francophonie. Dans ce roman aux nombreux prix, dont le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, Alain Mabanckou nous entraîne dans le bien nommé bar du Crédit a voyagé. L'Escargot entêté, le patron de ce bar miteux, confie à Verre Cassé la lourde tâche de raconter l'histoire du bar et de ses habitués. Dans un style judicieusement choisi, au cours de phrase sans issues et sans points, Verre Cassé nous rapporte les histoires farfelues racontées par les piliers de ce bar, tous plus imbibés les uns que les autres. Mais sous ces récits fantasques, émerge la misère et la douleur de ce triste quartier des trois-cents.

Verre Cassé de Alain Mabanckou.
Éditions Points, février 2006. 248 pages


Présentation de l'éditeur :

Verre Cassé est un client assidu du Crédit a voyagé, un bar congolais crasseux. Un jour, le patron lui propose d'écrire les histoires héroï-comiques des habitués, une troupe d'éclopés aux destins pittoresques ... Dans cette farce métaphysique où le sublime se mêle au grotesque, Alain Mabanckou nous offre le portrait truculent d'une Afrique drôle et inattendue.

«Quand il lira tout ça je ne serai plus un client de son bar, j'irai traîner mon corps squelettique ailleurs.»

Ma lecture :
"[...] disons que j'ai plutôt voyagé sans bouger de mon petit coin natal, j'ai fait ce que je pourrais appeler le voyage en littérature, chaque page d'un livre que j'ouvrais retentissait comme un coup de pagaie au milieu d'un fleuve, je ne rencontrais alors aucune frontière au cours de mes odyssées, je n'avais donc pas besoin de présenter un passeport, je choisissais une destination au pif, reculant au plus loin mes préjugés, et on me recevait à bras ouverts dans un lieu grouillant de personnages [...]" (Verre Cassé, Alain Mabanckou - Ed. Points, février 2006 - page 209)
Dans ce livre, on voyage beaucoup en effet, mais sans jamais franchir la porte du Crédit a voyagé. Ce sont les récits des habitués qui nous conduisent vers l'extérieur, dans des vies de misère et d'espoir. On rencontre des caractères, des hommes et des femmes, avec qui la vie n'a pas été tendre et qui se retrouvent là, solitaires et ensemble à la fois, à ressasser leurs souvenirs et leur peine.

L'Escargot entêté, le patron du bar, est un humaniste à sa façon. Il porte attention à ses fidèles et témoigne une empathie bienvenue à ces pauvres hères cassés et épuisés par la vie et leur destin. Il y a cet "homme aux Pampers" d'abord, qui se retrouve sur le pas de sa porte, face à la serrure changée par sa femme, la mère de ses 6 enfants (enfin, les siens, peut-être...) qui le vire de chez lui avec la bénédiction de la communauté. Puis il y a l'Imprimeur, celui qui "a fait la France", et c'est pas rien d'être parti en France. Il y a trouvé du travail, une reconnaissance, une femme, française, vendéenne, lui a fait des enfants... et s'est fait remplacé dans le cœur de la belle par un autre Black, son propre fils à lui, d'un premier lit. Et le voilà qui perd la tête et se fait interner, pendant que sa femme demande le divorce au motif qu'il avait "perdu du la tête depuis longtemps", qu'il était "un soûlard", qu'il "tabassais son fils aîné"... Ayant eu l'intelligence de prendre un avocat originaire lui aussi du Congo, la femme gagne le procès.

Dans toutes ces histoires de vie, les hommes perdent pied, sans que l'on sache vraiment si c'est l'alcool qui les fait basculer où s'il ne sera qu'un réconfort à leur détresse. Bien souvent je me suis demandée si ces récits pouvaient avoir une quelconque vraisemblance, s'ils n'étaient pas seulement le fruit des esprits perturbés de ces malheureux. Mais finalement, peu importe. Ce qui compte dans ce roman, ce sont les histoires qui se racontent, les désillusions qui s'expriment autour d'une bouteille de rouge.

Ce qui importe également, c'est cette part de l'histoire de l'Afrique, de ce quartier des Trois-cents qui transparaît à travers les récits des habitués du Crédit a voyagé. Les nombreuses digressions qui s'infiltrent dans chacune des histoires personnelles nous conduisent bien loin, dans le quartier des Trois-cents justement ou dans celui du Rex, où se monnaye l'amour avec de "vraies belles du seigneur", mais aussi en France où l'espoir était permis mais où le racisme et la précarité arrachent les dernières illusions.



Le texte est très dense, très riche et bourré de références, littéraires essentiellement, il navigue de digressions en détours pour nous raconter des tranches de vie et nous faire partager les observations de ces accros à la dive bouteille. On s'y perd parfois, mais il en reste un sentiment de sympathie pour ces fidèles de l'Escargot entêté, malgré leurs déboire et certainement leur mauvaise foi. Ce texte est aussi une formidable critique sociale pleine de vivacité et de colère, d'humour également.

"[...] et Mouyeké a dit un jour "mes chers amis, mes frères nègres, comment se fait-il que dans la Bible tous les anges sont les Blancs ou quelque chose de ce genre, on aurait quand même pu mettre un ou deux anges nègres, histoire de caresser dans le sens du poil tous ces Nègres de la Terre qui refusent de changer leur condition au motif que dès le départ les jeux étaient faits, au motif que leur peau avait été mal calculée par le Tout-Puissant, or y a pas d'anges noirs dans le Livre saint, et quand y a quelques Noirs qui déambulent dans ce bouquin, c'est toujours entre deux versets sataniques, c'est souvent des diables, des personnages obscurs, et n'y a pas non plus de Noirs parmi les apôtres de Jésus, c'est quand même étonnant [...]" (Verre Cassé, Alain Mabanckou - Ed. Points, février 2006 - pages 120-121)
3ème titre






2 commentaires:

  1. Petit Piment de cet auteur m'attend dans ma PAL.

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  2. je n'ai pas lu celui-ci de l'auteur, mais franchement, le lire est un ravissement

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