vendredi 21 novembre 2014

Vivre - Melina Jesenská

Auteur : Melina Jesenská.
Titre : Vivre

Broché : 304 pages
Éditeur : Cambourakis
Collection : Littérature
  Édition : 17 septembre 2014

   La force du témoignage de cette journaliste
très en vue dans l'entre deux guerres en Tchécoslovaquie.


Présentation de l'éditeur :

« Toi, si vivante, et qui vit à de telles profondeurs », écrivit un jour Kafka dans l’un des fameux « baisers » épistolaires adressés à celle qui fut sa première traductrice et sa muse, Milena. Sous le souffle tumultueux de l’histoire, son prénom, le visage mythifié de ses quinze ans, ont éclipsé les aspérités d’une personnalité complexe, que le Prague des années 1920 préférait surnommer « La Jesenská ». Fantasque, émancipée, douée d’un sens de l’observation acéré, Milena Jesenská traverse le chaos du XXe siècle les yeux grands ouverts, témoin privilégié de l’ascension du nazisme. Publiées sous de multiples identités, ses chroniques – parfois frivoles, souvent d’une gravité et d’une intuition déroutantes – croquent les attitudes versatiles de ses contemporains, explorent les no man’s land de l’exil, s’engagent, interrogeant sans trêve les racines de l’absurde. Milena Jesenská est morte dans le camp de concentration de Ravensbrück en 1944.

Ma lecture :

Les propositions du Comité de Lecteurs pour ces lectures communes de novembre ont bousculé mes habitudes. Le premier titre, Snapshots, était un recueil de nouvelles, genre que je connais très peu. Cette fois-ci, il s'agit de nouveau d'un recueil, mais d'articles, écrits par cette journaliste tchécoslovaque entre 1919 et 1939.

Ce livre est construit en deux temps : les articles publiés entre 1919 et 1933, puis ceux parus entre 1937 et 1939. Une courte biographie en fin d'ouvrage permet enfin de regarder ces articles à la lumière de la vie chaotique de Milena Jesenská.

Milena Jesenská est née à Prague le 10 août 1896. Fille d'un dentiste et professeur de stomatologie,et d'une mère artiste à la santé délicate, Milena évolue dans un environnement bourgeois, étudie dans la meilleure école de Prague, côtoie des jeunes femmes qui feront plus tard partie de l'élite Tchèque. Diplômée, cultivée, excentrique et émancipée, elle parcourra les grandes capitales européennes, fréquentant les milieux intellectuels et à la mode.

C'est cette culture qui apparaît dans la première partie de ce livre. Elle y parle de la vie d'après-guerre au cœur de Vienne ou de Prague, où la misère est partout mais où, malgré tout, la culture se déverse, à travers les livres, le cinéma, les spectacles ou la presse. Elle côtoie les auteurs de l'époque comme Max Brod ou Franz Werfel. Milena Jesenská se marie très jeune à un homme de 10 ans son aîné, coureur de jupons, alcoolique et dépensier. Pour survivre, Milena commence à écrire des articles qu'elle envoie, de Vienne où elle réside désormais, aux journaux de Prague. Elle y parle de la vie Viennoise, de la mode, du cinéma (elle porte d'ailleurs une analyse très experte sur le cinéma de son temps et sur la guerre que semblent se faire les Etats-Unis et l'Allemagne sur ce champ).

The Kid - 1921 - Jackie Coogan & Charlie Chaplin


Elle y parle également de la misère, de la situation économique difficile que connaît Prague à cette époque, du courage, de l'honneur et de la distinction de ses concitoyens. Ces articles sont très instructifs sur une époque particulièrement troublée, où les espoirs restent permis. J'ai perçu néanmoins dans cette première partie du livre, un regard quelque peu condescendant de cette intellectuelle sur le peuple qui l'entoure. Si Milena semble connaître elle aussi la misère, on sent que son entourage, son père en particulier, lui permet de maintenir un style de vie confortable, avec du personnel à son service par exemple.

" Aucune évolution possible, car c'est ici le dépotoir de la camelote de la vie et de l'art ; c'est pour ces rus-ci qu'on écrit des opérettes et des farces de bas étage, des valses à l'eau de rose, excitant la sexualité miséreuse et élimée de gens à jamais conscients de la différence entre le dimanche et la semaine ; c'est ici qu'on écoule des romans à quatre sous, de minables journaux du soir et des illustrés débordant de meurtres, de vols et de viols. Et ce pauvre et accablant dimanche où il faut s'amuser à tout prix ne peut prodiguer d'autres plaisirs que, précisément, les plus misérables. " (Vivre - Milena Jesenská - Éditions Cambourakis - page 27)

Dans cette première partie, Milena Jesenská fait également une analyse très sensible de l'évolution du monde de l'après-guerre, de l'avènement du capitalisme, de l'individualisme, qu'elle perçoit comme un luxe inaccessible, le summum du capitalisme, bien loin des masses concassées, éparpillées dans des boîtes [...] porteuses d'un même sentiment d'impuissance résignée. Milena présente une société scindée en deux, entre d'un côté, les bourgeois qui découvrent les arts, la publicité, les voyages à travers l'Europe, la liberté de se mouvoir, de s'exprimer... et de l'autre, les masses ouvrières qui commencent à perdre leur emploi, entassées dans des faubourgs sordides. La place des femmes y est également abordée, entre celles qui écrivent, côtoient les artistes en vogue, et celles qui vivent recluses dans leur environnement familial, enchaînant grossesse sur grossesse, entièrement soumises à la vie domestique, s'éteignant progressivement.

Quartier ouvrier - Heinrich Zille (1858-1929)

La seconde partie du livre s'inscrit au cœur de notre histoire contemporaine. Les articles, écrits et publiés entre 1937 et 1939, témoignent de la place de la Tchécoslovaquie à l'aube de la seconde guerre mondiale. La Tchécoslovaquie est une république plurielle, réunissant des tchèques, des slovaques, des allemands, de langue allemande, des hongrois, polonais, roumains... Coincé entre l'Allemagne et l'Autriche annexée d'un côté, la Pologne et l'URSS de l'autre, la Tchécoslovaquie est isolée de ses alliés, la France et l'Angleterre. La population tchèque, qui attendait beaucoup de ces derniers est abattue, révoltée, indignée suite aux accords de Munich, en 1938, qui reconnaît la sécession des Sudètes, où une partie de la minorité allemande se rapproche de l'Allemagne nazie.

Le texte de Milena Jesenská devient ici particulièrement fort, témoignant de l'engagement et de la résistance de toute une population, lâchement abandonnée par la communauté internationale, France en tête, au profit d'intérêts politiques incompris en Tchécoslovaquie. Ces derniers récits interpellent le lecteur et jettent une lueur particulière sur notre histoire contemporaine et sur le monde d'aujourd'hui.

" Je ne sais pas si vous goûtez l'Internationale ou la Marseillaise - n'oublions pas, après tout, que ce sont les hymnes nationaux de nos alliés - mais le fait est que le peuple les aime, car il les considère non seulement comme les hymnes de nos alliés, mais aussi comme des chants de liberté ouvrière. Peu importe qu'ils le soient ou non - ce qui compte, c'est ce qu'ils signifient pour les ouvriers. Peut-être vous a-t-il échappé que la grande majorité des soldats qui ont si magnifiquement fait mouvement vers la frontière sont des travailleurs en uniforme, car la majorité de notre peuple se compose de travailleurs. Et ce sont eux les premiers à endosser l'uniforme... " (Vivre - Milena Jesenská - Éditions Cambourakis - page 201-202)

Le livre se termine par une courte biographique qui a le grand mérite d'éclairer d'un jour nouveau les articles écrits entre 1919 et 1933. Il me semble intéressant de commencer par lire cette biographie avant de plonger dans le recueil des articles. Ces textes sont un témoignage fort d'une époque qui aspire à l'émancipation, à la culture, et qui se voit bien vite rattrapée par les horreurs de la guerre, la misère et les négociations internationales, faisant peu de cas de Hommes.

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Il s'agit d'une lecture commune du Comité de Lecteurs, et de mon 8ème titre lu dans le cadre de cette rentrée littéraire 2014 (même si ces textes ont déjà été publiés, chez un autre éditeur). Il s'agit enfin d'une plume au féminin.







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