vendredi 21 avril 2017

La terre qui les sépare - Hisham Matar

Direction la Libye avec ce nouveau roman de Hisham Matar, au cœur du régime kadhafiste. S'appuyant sur le récit de la recherche de son père Jaballah Matar, enlevé au Caire et remis à la Lybie en 1990, l'auteur nous conduit dans les arcanes du pouvoir libyen et des relations diplomatiques pas toujours limpides avec le monde occidental et les pays européens particulièrement. Il s'agit d'un ouvrage très dense d'un point de vue historique, qui mêle la "petite" histoire de la famille Matar à la géopolitique de cette région du monde. L'auteur partage avec nous cette quête du père au cours des 20 années que couvrent le roman. Un récit très riche sur l'histoire politique de la Libye et sur la difficulté à faire le deuil d'un père disparu.

La terre qui les sépare - Hisham Matar.
Editions Gallimard, Janvier 2017, 320 pages.

Présentation de l'éditeur :


En 1990, Hisham Matar a dix-neuf ans lorsque son père, Jaballa Matar, disparaît. Celui-ci, après avoir trouvé refuge en Égypte avec ses proches, est enlevé et emprisonné en Libye pour s'’être opposé dès le début au régime de Kadhafi. La famille reçoit quelques lettres, envoyées secrètement, jusqu’'à ce que toute correspondance cesse brusquement. Vingt et un ans plus tard, lors de la chute de Kadhafi, en 2011, le peuple prend les prisons d’'assaut et libère les détenus. Mais Jaballa Matar est introuvable. A-t-il été exécuté lors du massacre d’'Abou Salim qui a fait 1 270 victimes en 1996? La détention l'’a-t-elle à ce point affaibli qu'’il erre quelque part, libre mais privé de souvenirs et d’'identité ?

Hisham Matar va mener l’'enquête pendant des années, contactant des ONG et des ambassades, relatant l’'histoire de cette disparition dans la presse internationale, se rendant à la Chambre des lords en Angleterre, son pays d’'adoption, s’adressant aux personnalités les plus inattendues, de Mandela au fils de Kadhafi.

À travers une méditation profonde et universelle sur la condition des fils qui attendent le retour de leurs pères partis au combat, Hisham Matar retrace aussi l’'histoire poignante d'’un retour au pays, après une absence de plus de trente ans. Il livre également un portrait subtil de la Libye prise dans la tourmente de la dictature et de la révolution, qui synthétise les espoirs déçus du Printemps arabe.


Ma lecture :
"Mais par dessus tout, ce qui me faisait frissonner  des pieds à la tête a été de découvrir que le jour où 1 270 hommes s'étaient fait assassinés dans la prison où mon père était retenu, j'avais choisi de modifier l'objet de ma veille picturale, inchangée depuis six ans, pour me consacrer à l'exécution de Maximilien d'Edouard Manet, un tableau représentant une fusillade politique." (La terre qui les sépare, Hisham Matar, Editions Gallimard, Septembre 2017, page 214)


Ce qui marque le plus dans ce récit, c'est l'intensité du contexte historique et politique. Jaballa Matar ancien colonel dans l’armée libyenne devenu membre de l’opposition après le coup d’Etat de 1969, a travaillé quelques années pour le gouvernement, avant de démissionner en raison d’un désaccord politique. Homme d’affaires entre 1973 et 1978, il a décidé de fuir le pays, ne s’y sentant plus en sécurité, et de rejoindre sa famille au Caire, où ils ont passé les onze années suivantes. Durant ces années, il a été l’auteur de nombreux articles appelant à l’instauration de démocratie, de l’état de droit et de la justice en Libye. Le 12 mars 1990, il est arrêté par les autorités égyptiennes. Sa famille ne le reverra jamais. Grâce à des lettres sorties clandestinement de la prison, ses proches apprendront qu'il a été remis à la Libye, où il sera emprisonné à la prison d’Abou Salim.

La position sociale et politique de Jaballa Matar a donné à sa famille les moyens et les relations pour mener cette quête. C'est aussi ce réseau politique et diplomatique, activé sans discontinuer par Hisham Matar, l'un de ses fils, qui donne tout sa richesse à ce livre. J'ai été passionnée par le récit historique et politique de ses années de dictature, par le rôle qu'ont joué les hommes de la famille d'Hisham Matar dans l'Histoire de son pays, la description de ces relations tissées de par le monde par Jaballa Matar et sa famille. En regard, sa disparition brutale du jour au lendemain et cette absence définitive d'informations données à sa famille est d'autant plus singulière que cet homme, jusqu'alors connu de tous en Libye comme à l'étranger, semble s'être totalement volatilisé. Il faudra tout l'engagement, toute l'abnégation, d'un fils pour éviter que Jaballa Matar sombre dans l'oubli. Mais près de 30 après l'enlèvement, si la famille Matar semble s'être fait une raison, aucune réponse n'a pu leur être apportée. Et c'est cette incertitude qui a mobilisé l'auteur de si longues années, à la recherche de réponses.

Comment faire taire l'espoir quand aucun élément factuel ne permet d'accompagner le processus de deuil ? C'est ce cheminement que nous fait partager Hisham Matar : cette nécessité, on le sent dans ce récit même si l'auteur ne l'exprime pas si clairement, de mettre un terme aux recherches pour pouvoir investir sa propre vie. J'ai été passionnée par la description faite par l'auteur des membres de sa famille, des étapes de sa quête et par son récit politique d'une Libye autoritaire et violente, donnant au lecteur l'impression de vivre dans les coulisses du pouvoir. Ce texte est aussi l'histoire de l'exil et de cette impossibilité à se sentir pleinement chez soi, où que l'on soit. C'est l'histoire d'une culpabilité, celle de celui qui a pu vivre libre alors que les membres de sa famille étaient emprisonnés dans les geôles de Kadhafi.

Si l'auteur a su rendre un bel hommage aux hommes de sa famille, notamment à ceux qui ont pu sortir d'Abou Salim, j'aurais aimé en savoir plus sur Jaballa, le père. Il m'est paru distant et j'ai eu du mal à sentir une proximité avec ce "personnage". Peut-être son absence auprès de sa famille, due à son engagement politique et professionnel d'abord, puis militant par la suite et, enfin, à sa disparition alors que l'auteur n'avait que 19 ans, explique cette distance avec le lecteur. Je me suis également peu sentie concernée par la quête intérieure de l'auteur, cette nécessité de savoir pour pouvoir tourner la page, de trouver des réponses pour faire enfin son deuil. Le récit est précis, historique, politique (et c'est ce qui m'a intéressé) mais il transmet finalement peu d'émotions, garde une certaine froideur. C'est cette mise à distance qui explique peut-être que j'ai parfois eu du mal à me sentir pleinement concernée par le récit et qu'il m'a fallu du temps pour terminer ma lecture.

Ce récit n'en reste pas moins un document très passionnant sur l'histoire moderne de la Libye.

Tripoli - Libye



5ème lecture





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