lundi 24 octobre 2016

Le garçon - Marcus Malte (#LMRL16)

Je n'étais pas sûre de moi avant de me lancer dans ce pavé de 535 pages. C'est que tant de pages m'impressionnent : ayant des scrupules à abandonner une lecture en cours, je crains toujours de m'embarquer dans une lecture qui me tiendra pendant des semaines, des mois... L'avis enthousiaste de Yv m'a pourtant décidée : qu'il fasse de ce roman de plus de 500 pages un coup de cœur est un signe qui ne trompe pas. Il était en tête de liste pour ma participation au Match de la Rentrée Littéraire. Et je n'ai pas été déçue ! Le dernier roman de Marcus Malte est de grande qualité.

Le Garçon de Marcus Malte.
Editions Zulma, 18 août 2016. 544 pages



Présentation de l'éditeur :

Il n’a pas de nom. Il ne parle pas. Le garçon est un être quasi sauvage, né dans une contrée aride du sud de la France. Du monde, il ne connaît que sa mère et les alentours de leur cabane. Nous sommes en 1908 quand il se met en chemin – d’instinct.
Alors commence la rencontre avec les hommes : les habitants d’un hameau perdu, Brabek l’ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire, l’amour combien charnel avec Emma, mélomane lumineuse, à la fois sœur, amante, mère. « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. » Puis la guerre, l’effroyable carnage, paroxysme de la folie des hommes et de ce que l’on nomme la civilisation.
Itinéraire d’une âme neuve qui s’éveille à la conscience au gré du hasard et de quelques nécessités, ponctué des petits et grands soubresauts de l’Histoire,
Le Garçon est à sa façon singulière, radicale, drôle, grave, l’immense roman de l’épreuve du monde.

Ma lecture :

Dès les premières lignes, j'ai succombé au style de Marcus Malte : une petite musique cadencée, un rythme mélodieux et des évocations poétiques et pleines d'émotions.
"Le jour n'est pas encore levé et ce que l'on aperçoit tout d'abord au loin sur la lande est une étrange silhouette à deux têtes et huit membres dont la moitié semble inerte. Plus dense que la nuit elle-même, et comme évoluant en transparence derrière ce voile d'obscurité. La paupière fronce à cette apparition. Doit-on s'y fier ? On se demande. On doute." (Le garçon - Marcus Malte - Ed. Zulma, août 2016, page 13)
Qu'est-ce qui fait pour chacun de nous la qualité d'un livre ? Ce n'est certes pas la quantité. Craignant toujours de m'embarquer dans des lectures que je ne pourrai mener à leur terme, j'évite les pavés. Cependant, ce n'est pas le nombre de pages en lui-même qui m'effraie : si le Ciel d'acier de Michel Moutot a finit par me tomber des mains, j'ai pu tenir ce roman de Marcus Malte à bout de bras pendant de longues heures.

Dès les premières lignes, j'ai été charmée par le style de l'auteur. Car ce qui fait pour moi la qualité d'un livre, c'est la plume de l'écrivain, un style poétique, une langue chantante, qui donne du rythme à la lecture, qui nous entraîne au cœur du récit pages après pages. Un rythme que l'auteur construit à l'aide de phrases courtes, brèves et rapides, puis de passages plus longs mais toujours rythmés, par des successions de virgules ou de liaisons. L'usage du "et" est fréquent. Les mots nous transportent dans un autre monde, un autre univers, en marge de ce début de XXème siècle. Le garçon et sa mère ont quitté le monde, on ne sait pas bien pourquoi parce que ces deux là ne communiquent pas. Mais les mots de l'auteur nous donnent à ressentir avec intensité ce qui se jouent entre eux, et par la suite entre le garçon et les personnes qu'il rencontrera au gré de ces errances.

Car Marcus Malte s'y entend pour faire naître par les mots des émotions d'une intensité bouleversante. A travers ces 540 pages, le garçon fait de très belles rencontres : des hommes entiers, riches, non par l'argent mais la qualité de leur âme et de leurs sentiments, des hommes bons que les épreuves ont un peu éloigné de la société mais qui sauront transmettre d'innombrables richesses au garçon. Sans jamais l'exprimer avec autorité, Marcus Malte parle avec vigueur de l'amitié. Peu de mots sont échangés, même si certains parlent sans cesse. Mais tant de sentiments sont partagés. Puis, régulièrement, le garçon doit repartir, seul, vers d'autres contrées et d'autres rencontres.

L'intrigue en elle-même est plutôt simple, linéaire. Elle est chronologique. C'est un peu la biographie du garçon qui est faite ici, et en même temps, celle du siècle qui commence, d'un monde qui change. Le garçon traverse cette première moitié de siècle en accumulant les rencontres et les expériences. A chacune est liée une rencontre forte : des hommes d'abord, des pères, puis une femme, qui sera longtemps une sœur, avant de devenir une maîtresse, une amante, la passion. Emma. Avec elle, le garçon découvre l'amour, la passion, le sexe et multiplie les expériences, inspirées des lectures qu'Emma partage avec lui au milieu de la nuit. Emma et le garçon parcourent Paris à la recherche de nouvelles découvertes littéraires. Si les descriptions sont ardentes, on reste sur les sentiments puissants qui attachent Emma au garçon. Je n'ai pas trouvé ces passages "érotiques", même si les descriptions peuvent être crues. Car toujours Marcus Malte emprunte les mots à la poésie, à la nature, à la littérature ou à la musique, omniprésentes.

Jusque là, le garçon apprend, découvre le monde, la culture et, dirait-on, la civilisation. Il découvre l'amour et son histoire avec Emma le conduit à ce que sera le plus beau de sa vie. Mais nous arrivons en 1914, et le garçon découvre la guerre. Paradoxalement, c'est là que j'ai le plus admiré l'écriture de l'auteur. La violence qui se dégage de ces pages, la puissance de destruction, les bruits assourdissants qui nous brisent les tympans, à nous, confortablement installés dans nos fauteuils, ces noms qui s'accumulent au gré des pages comme ces croix dans les cimetières militaires de l'est de la France. Ces jeunes garçons qui s'engagent et se portent volontaires pour les missions les plus périlleuses car ils croient aux discours de ces généraux et maréchaux que l'on protège à Paris. L'aberration de cette violence a quelque chose de terriblement contemporain sous la plume de Marcus Malte. Car l'auteur a aussi le talent d'introduire des réflexions politiques dans ce récit. Sous la plume d'Emma essentiellement.

Danse des morts - Otto Dix


Après le paroxysme de l'amour et de la destruction, la suite du roman ne sera que la chute sans fin vertigineuse du garçon et du monde de l'entre deux guerres.

Ce roman de Marcus Malte est tellement riche, puissant, bouleversant et révoltant à la fois, sa plume est si forte, douce, poétique et éprouvante à la fois, que j'ai attaqué à regret les dernières pages, et quitté le garçon faisant ses adieux à un monde qui se prépare à plonger dans une nouvelle ère d'horreurs.

Ce roman est un nouveau coup de cœur de la rentrée littéraire.













2 commentaires: