samedi 10 septembre 2016

Un paquebot dans les arbres - Valentine Goby

"Mathilde Blanc traverse le cadre des fenêtres. Elle disparaît, chaque fois plus lente, à la façon d’un automate en fin de course. Elle s’arrête, à cause de l’arthrose. De l’effroi. Elle regarde la ruine autour d’elle. La glaise et la poussière à la pointe de ses chaussures. Son père est mort il y a cinquante ans jour pour jour, le 1er juillet 1962. Elle a voulu ce pèlerinage dans le théâtre de la maladie, et aussi du plus grand amour; mais du sanatorium d’Aincourt il ne reste rien."

Mon premier titre de cette rentrée littéraire, et mon premier coup de cœur.

Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby.
Éditions Actes Sud, août 2016. 266 pages.


Présentation de l'éditeur :

Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le cœur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris.
Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants fait voler la famille en éclats, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine.
À l’âge où les reflets changeants du fleuve, la conquête des bois et l’insatiable désir d’être aimée par son père auraient pu être ses seules obsessions, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, et préserver la dignité de ses parents, retirés dans ce sanatorium – modèle architectural des années 1930 –, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres.

Ma lecture :

Ce que j'aime l'écriture de Valentine Goby ! Des phrases courtes, pleines de rythme, qui cadencent la lecture. Des mots doux, poétiques, qui donnent l'impression d'entendre les phrases, et pas seulement de les lire. Un roman à lire à haute voix très certainement, pour le plaisir de la chanson que Valentine Goby nous donne à entendre. Un talent dans l'expression des corps et de la nature, comme une caméra qui glisse lentement le long des visages, des bras, des nuques, qui nous fait découvrir une nature riche et souriante, pleine de couleurs et de saveurs. Par sa plume, Valentine Goby stimule nos sens, nos émotions. Et c'est déjà les trois quarts du plaisir.

Et puis, il y a l'histoire, sa force, sa sensibilité.
J'aime beaucoup les récits historiques, ceux qui touchent parce qu'ils résonnent en nous, parce que la vérité reste plus forte que la fiction. C'est ici l'histoire de la famille Blanc, de Mathilde, roc et ciment de cette famille qui a le regard tourné exclusivement sur Paulot, le père vers qui tous les regards se tournent. Mathilde qui retourne en 2012, sur les terres de son enfance, sur les lieux de la souffrance et de la mort du père, vaincu par la tuberculose en ce début des années 60. Mathilde qui se souvient.

A travers l'histoire des membres de cette famille si ordinaire et si particulière à la fois, le lecteur discerne avec stupeur ce qu'était la tuberculose dans les années 50 dans un pays qui découvre la révolution des antibiotiques, ce qu'était la misère à l'heure de la sécurité sociale et des Trente Glorieuses. Ce dont nous parle Valentine Goby, c'est de la vie des "petites gens" des campagnes qui voient arriver le progrès avec tant de retard. L'histoire d'un monde qui change avec les bals du samedi soir, le cinéma et la télévision, qui fait son entrée dans les foyers des plus fortunés.
"Elle regarde la Seine grise miroiter derrière la fenêtre. Elle frissonne. Elle a voulu à toute force sa part du fleuve à chaque saison : la fraîcheur des baignades de juin, et les traversées l'été de rive à rive contre le courant, des poissons glissant entre les mollets, et les promenades le long de l'eau verte, l'automne, dans l'odeur de terre noire et de feuilles pourries, et les marches d'hiver sur la glace craquante. Elle a voulu, elle s'en souvient, après avoir quitté la veuve, son morceau de ciel, sa parcelle du royaume, elle était montée sur le mur écroulé du donjon de l'enfance et avait saisi du regard les bois vert sombre, les champs dorés. [...] Elle a tellement aimé le chant des mésanges dans les bois. Boire mille fois au bec de la fontaine." (Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby - Ed. Actes Sud, août 2016, page 236)

C'est aussi l'histoire de la cruauté des Hommes, dans un village où chacun se connaît. Où la peur et l'ignorance conduisent au rejet de ceux qui étaient alors au centre de la communauté. Où ceux qui ont tant donné, qui ont témoigné de tant d'humanité à l'égard de chacun, se retrouvent abandonnés dans la misère et la maladie. Que de souffrance pour cette famille.

En arrière plan, nous découvrons aussi ces sanatorium, îlots perdus au cœur des campagnes, éloignés de tout, où l'on cache la misère et la maladie.

Sanatorium d'Aincourt - Photographie Sylvain Mary (d'autres photos superbes sur son site)


Ce récit est enfin, et surtout celui d'une histoire d'amour. Un amour tellement fort, inconditionnel, entre Paulot et Odile, sa femme, de Mathilde pour ses parents, des parents pour leurs enfants... Un amour plus fort que la maladie, que la misère ou les assistantes sociales. Plus fort que les élus au Conseil Municipal qui ne donneront rien à cette enfant qu'ils ont toujours connue et qui vient leur demande de l'aide.

Valentine Goby signe là un récit très fort et rempli d'humanité. Si l'histoire est dure, elle est écrite avec beaucoup de douceur et de sensibilité. Sans jamais s'apitoyer sur le sort de ses personnages qui témoignent d'une vitalité tellement touchante.

"À travers un roman solaire, porté par le regard d'une adolescente rebelle heurtée de plein fouet par le réel, Valentine Goby poursuit son travail sur le corps dans l'Histoire, le rôle des femmes face à l'adversité, leur soif de liberté." (4ème de couverture)

Cette première lecture de la rentrée littéraire 2016 est un vrai coup de cœur. Un avis partagé par Clara et les mots, Mimipinson et Jérôme (entre autres !).






6 commentaires:

  1. belle critique. ce livre est dans ma liste de livres de cette rentrée

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Eve, ce livre inspire. On peut foncer les yeux fermés !

      Supprimer
  2. Un roman magnifique. Je crois que Valentine Goby ne me décevra jamais !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. 2 lectures, 2 avis positifs (voire "très positif" pour celui-ci) : je partage ton enthousiasme.

      Supprimer
  3. Tu arriverais presque à me tenter. Mais la déception que j'ai eu avec Banquise est encore trop proche.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah, dommage. Entre Kinderzimmer et celui-ci, c'est un sans faute pour moi.

      Supprimer