mercredi 2 septembre 2015

La chaise numéro 14 - Fabienne Juhel

Je ne me souviens plus des circonstances de cette acquisition ni de ce qui m'a fait me diriger vers ce titre. Aujourd'hui, plusieurs semaines après ma lecture (et plusieurs mois après mon achat), je dirais que j'ai été attirée d'abord par la couverture, puis par le titre du livre. Ce numéro 14 interpelle, plus encore que cette histoire de chaise. La quatrième de couverture, enfin, annonce l'histoire d'une jeune femme, Maria Salaün, qui, à la fin de la guerre, se retrouve tondue en public pour avoir connu l'amour avec un officier allemand. De cet officier et de sa relation avec Maria, on ne saura finalement que peu de choses. L'auteure s'attache surtout à nous faire partager la réaction de Maria à cette humiliation.

La chaise numéro 14 de Fabienne Juhel.
Éditions du Rouergue, La brune, 4 mars 2015. 279 pages

Présentation de l'éditeur :

À la fin de la seconde guerre mondiale, à Saint-Brieuc, la jeune Maria Salaün est tondue par son ami d'enfance, Antoine, pour avoir vécu une histoire d'amour avec un officier allemand. Le commando de maquisards, débarquant dans une Jeep de l'armée américaine, impose à la jeune fille l'humiliation publique, en l'asseyant sur une chaise de bistrot, dans la cour de l'auberge de son père, devant la foule friande de spectacle.
Maria n'oppose aucune résistance, sauf celle de se présenter devant eux pieds nus, dans une robe de mousseline blanche, sa flamboyante chevelure rousse déployée. Sans pleurer ni baisser les yeux, elle se laisse tondre.
Mais la honte va bientôt passer dans l'autre camp. Six noms sont sur sa liste...
 
Un portrait lumineux de jeune femme libre, ainsi qu'une réflexion sur la folie guerrière. De Fabienne Juhel, on peut notamment lire dans la brune : Julius aux alouettes (2014), Les oubliés de la lande (2012), Les hommes sirènes (2011) et A l'angle du renard (2009, prix Ouest-France /Étonnants voyageurs).

Ma lecture :

La chaise n°14 est un meuble conçu en 1859 par l'industriel allemand-autrichien Michael Thonet, aujourd'hui plus connue sous le nom de « chaise bistrot ». Cette chaise, une de celles de La petite Bedaine, le bistrot de Victor Salaün, va trôner au milieu de la place qui sera le théâtre du drame. Une humiliation vécue par 20 000 à 40 000 femmes en France à la Libération, entre 1944 et 1945. Qu'il s'agisse de collaboration horizontale (de celles qui, par amour ou pour chercher à survivre, auront couché avec l'ennemi) ou de collaboration plus classique (délation, espionnage...), ces femmes subiront un même châtiment, rendu le plus souvent par des citoyens lambdas. Elles seront tondues et exhibées en public. La chevelure de ces femmes, symbole de leur féminité et de leur pouvoir de séduction, est rasée en signe de purification, d'expiation. Cette cérémonie est aussi pour les hommes un moyen de se réapproprier une place que la guerre leur a fait perdre au sein de la communauté et de la famille : il s'agit pour eux de réaffirmer la domination qu'ils exercent sur leurs compagnes, mères et filles (L'histoire par l'image, Les tondues de la Libération).

Chaise Thonet n°14, 1859


C'est tout cela qui apparaît très clairement dans le très beau récit de Fabienne Juhel, un auteur que je découvre. Maria Salaün, la fille de Victor, a vécu durant la seconde guerre mondiale, une histoire d'amour avec un soldat allemand. Protégée par son père et les murs de La petite Bedaine, Maria découvre l'amour dans les bras de Frantz von Hartigs, un officier allemand francophile qui ne se trouve pas vraiment à sa place dans cette guerre. Mais à la Libération, il faudra que Maria paye pour cette inconvenance et cette trahison.

Le symbole de la chevelure est très fort dans ce récit car non seulement Maria, comme toutes les femmes, y accorde une attention particulière, mais aussi parce que ces cheveux, flamboyants, sont magnifiques. Dans cette Bretagne du milieu du XXème siècle, les cheveux roux sont aussi l'objet de superstitions populaires. C'est tout cela qui renforce la symbolique accordée à ces épisodes si tristes.

© Robert Capa - Femme tondue pour avoir eu un enfant avec un soldat allemand, une photo prise le 18 août 1944 par Robert Capa, dans un village près de Cherbourg (France 3 Régions)


C'est aussi la place que souhaite reprendre l'homme dans la société et au sein de la famille. Car Antoine, l'homme qui organise cette "cérémonie", est l'ami d'enfance de Maria, son "frère" qu'elle refusera d'épouser, justement parce qu'il est son ami. On perçoit bien dans ce récit que ces "châtiments" relevaient autant de la vengeance personnelle, de la rancune ou de cette nécessité de faire "payer" à quelqu'un la souffrance vécue, que du jugement. Victor, le père de Maria, qui a accueilli pendant toute la guerre, les soldats allemands à déjeuner et dîner, n'est jugé ni condamné par personne. Certes, il n'a fait que subir et s'est adapté au contexte, évidemment il ne pouvait guère faire autrement... Mais on sent bien ici combien la situation est déséquilibrée. C'est d'ailleurs ce qui, dans ces "jugements sauvages", a mis beaucoup de citoyens mal à l'aise. Pourquoi ces femmes et jamais les "autres", "les gros, les fournisseurs de vin, d’étoffe, les restaurants ouverts de jour et surtout de nuit à l’occupant..." (1) ?

Et ce sont les instincts de chacun, leurs rancunes, leurs motivations, faibles ou mesquines, qui transparaissent dans ce récit. Car Maria ne baissera pas la tête, comme beaucoup de ces femmes tondues. Elle traversera le village, sa "chaise n°14" sous le bras, pour obtenir des excuses de tous ceux qui ont participé, n'ont rien dit et fermé les yeux, et enfin d'Antoine, de celui qui a commandité. Le lecteur comprend que cette justice "civile" n'avait rien à voir avec la guerre, rien à voir avec les faits reprochés. Elle n'est que le moyen de "faire payer" une souffrance, de reprendre en mains une situation qui a échappé pendant de nombreuses années, de rétablir l'ordre social...

Au-delà du récit, historique, la plume de Fabienne Juhel est poétique, forte. Le personnage de Maria apporte de la lumière dans ce texte, du mystère aussi. Il traverse ce roman avec légèreté et puissance à la fois. Une jeune femme rousse, flamboyante, pure dans sa robe de mousseline blanche.
Qu’il s’agisse comme le plus souvent de collaboration « horizontale » (de celles qui, par amour, pour chercher à survivre ou du fait de leur métier, ont couché plus ou moins régulièrement avec les nazis) ou de collaboration plus classique (délation, espionnage, participation à diverses opérations), les coupables subissent le même châtiment infâmant. - See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=1319#sthash.aBTdT8rd.dpuf
Qu’il s’agisse comme le plus souvent de collaboration « horizontale » (de celles qui, par amour, pour chercher à survivre ou du fait de leur métier, ont couché plus ou moins régulièrement avec les nazis) ou de collaboration plus classique (délation, espionnage, participation à diverses opérations), les coupables subissent le même châtiment infâmant. - See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=1319#sthash.aBTdT8rd.dpuf
Qu’il s’agisse comme le plus souvent de collaboration « horizontale » (de celles qui, par amour, pour chercher à survivre ou du fait de leur métier, ont couché plus ou moins régulièrement avec les nazis) ou de collaboration plus classique (délation, espionnage, participation à diverses opérations), les coupables subissent le même châtiment infâmant. - See more at: http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=1319#sthash.aBTdT8rd.dpuf
"Une femme belle comme une mariée leur était apparue, tel un mirage, dans la lumière de midi. Cette fille aurait pu être leur sœur, leur financée. Elle leur rappelait aussi leurs mères, jeunes. A cause de la robe d'un autre âge sans doute. Que diraient-elles d'ailleurs, leurs mères, si elles les voyaient molester une femme sans défense ? Elles ne les avaient pas élevés pour qu'ils deviennent des tyrans ni des tortionnaires." (La chaise numéro 14, Fabienne Juhel - Editions du Rouergue - 4 mars 2015 - page 56)

Un beau récit, un sujet très fort, une écriture touchante et pleine de respect. Une auteure que j'ai eu envie de relire : A l'angle du Renard vient de rejoindre ma bibliothèque.

D'autres avis chez Clara, une inconditionnelle de Fabienne Juhel, Ariane, Vanessa, ou encore chez Sarah.



   http://micmelo-litteraire.com/rentree-litteraire-hiver-2015-bilan-challenge-n1/  





3 commentaires:

  1. Une auteure que j'apprécie. Je note ce nouveau titre.

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  2. Je comprends ton choix, la couverture m'attire également ;-)

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  3. Je n'en ai lu qu'un de l'auteure A l'angle du renard qui m'a laissé un excellent souvenir.

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